Vous divaguez Monsieur Debré…

Dans une chronique « Parlons Vrai » de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, le député de Paris Bernard Debré s’en prend aux jeunes qui défilaient dans les manifestations contre la réforme des retraites.

Le « Parler vrai« , c’est le nouveau hobby des politiques, la petite ritournelle que chacun d’entre eux s’empresse désormais de ressortir pour démontrer son côté responsable et respectueux du citoyen qui mérite bien la Vérité. Le genre de refrain qui s’accompagne généralement du non moins célèbre « Il faut arrêter la langue de bois!« , qui annonce très clairement la couleur, à savoir le pipeau enrobé dans de belles et doctes paroles.

Parlons vrai, donc. Disons la vérité. Et la vérité de ce Monsieur Debré qui s’attriste devant ces jeunes qui préfèrent défiler plutôt que d’aller en cours fait peine à lire… D’entrée de jeu, le ton est glacial et l’aveu désarmant : « Le monde est ouvert et la compétition qui est devant vous sera impitoyable« . Impossible d’établir une meilleure description du fonctionnement actuel de notre monde sous l’ère joyeuse d’un ultra libéralisme épanouissant. Ouvrez les frontières, facilitez les flux, brisez les vieilles barrières, et le bonheur vous sourira sous la forme d’une « compétition impitoyable ». Quel plaisir de vivre dans un tel monde Monsieur Debré, il est vrai qu’ainsi présenté il reste vraiment incompréhensible que ces jeunes crétins ne restent pas sagement à étudier, à attendre impatiemment l’heure où ils pourront eux aussi s’épanouir pleinement dans ce paradis de la modernité et du « progrès« …

Il fut une époque où l’Ecole était sensée instruire. Juste instruire. Belle et noble mission, dans la complémentarité avec l’éducation qu’apportaient les parents. Puis les parents sont devenus suspects, alors on est passé de l’Instruction Publique à l’Education Nationale. On s’est ensuite avisé qu’en fait l’Ecole serait nettement mieux inspirée et cool de former des citoyens. Et maintenant on en vient à considérer l’Ecole comme un simple marchepied vers le marché du travail (car le travail est un marché commes les autres), il s’agit donc pour Elle de former des futurs travailleurs. Ainsi Catherine Nay (également dans Valeurs Actuelles) salue-t-elle les prouesses de l’Allemagne et consorts, ces pays modèles dont le « système d’enseignement n’a qu’un but : former une main-d’œuvre adaptée au marché du travail« . Comme en Chine en fait, où la aussi les jeunes sont impliqués et adaptés de façon très précoce au monde du travail grace au travail à la mine, à la fabrication de ballons Addidas ou chaussures Nike, ou encore aux chaînes de production qui fournissent nos chers téléphones portables ou téléviseurs dernier cri. Joies du monde moderne!

Mais Bernard continue de s’attrister. Mais grand Dieu pourquoi donc ces jeunes gens n’ont-ils « le goût ni de la compétition ni de l’effort  »? On sent bien le déchirement intérieur du responsable politique. Troublante amnésie de celui qui oublie que l’effort dont il parle est systématiquement battu en brèche par tous ceux qui réforme après réforme, y compris dans son propre camp, dévalorisent l’examen et le concours, la note et la sanction, préférant laisser le « jeune » cheminer librement et sans discrimination sur les chemins de son parcours éducatif… Quant à la compétition, je ne vois pas bien ce qu’elle vient faire sur les bancs de l’Ecole…

Vient ensuite l’argument en carton de l’allongement de l’espérance de vie, cette justification miracle de la logique de cette réforme : on vit plus longtemps, donc il faut travailler plus longtemps. Logique imparable, sauf que je ne vois personnellement pas vraiment quel est l’intérêt de vivre plus longtemps si c’est pour passer plus de temps au boulot, et être physiquement encore plus usé lorsque viendra l’heure de la retraite. Mais il faut croire que le marxisme ambiant m’a ôté le goût de la compétition et de l’effort, ou bien de la « valeur Travail »…

L’homme continue sans ciller, appelant la jeunesse à « regarder plutôt avec émerveillement ce monde qui change » et à le « faconner avec enthousiasme« . En lisant cela, je me demande vraiment qui aujourd’hui peut objectivement contempler notre monde en s’en émerveillant, et qui peut bien ressentir le moindre enthousiasme à l’idée de contribuer à sa pérennité. En réalité, je pense qu’il faut être sérieusement aveugle ou bien confortablement planqué à l’abri des tracas de la plèbe pour envisager les choses de cette façon. Etonnemment, les ouvriers, artisans et employés sont les catégories professionnelles les moins bien représentées au parlement, et ce sont bizarrement les mêmes qui subissent de plein fouet les conséquences de ce monde émerveillant et enthousiasmant…

Comme le disait je crois Pierre Rahbi, avant de me demander s’il y a une vie après la mort, j’aimerais qu’il y en ait une avant. Une vie non systématiquement polluée par l’Economie, le Marchand, ou l’Argent, une vie libérée de ces nouvelles divinités qui ont remplacé les anciennes mais qui ne laissent au fond du coeur qu’un immense sentiment de vide, une vie où l’on penserait au partage, au don et à la gratuité avant de parler de « compétition »…

Noble ambition que de vouloir « parler vrai », Monsieur Debré. Mais bien souvent, si la parole est d’argent, le silence est d’or.

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7 Responses to Vous divaguez Monsieur Debré…

  1. le chafouin dit :

    « Logique imparable, sauf que je ne vois personnellement pas vraiment quel est l’intérêt de vivre plus longtemps si c’est pour passer plus de temps au boulot, et être physiquement encore plus usé lorsque viendra l’heure de la retraite. »

    Ben… Ce n’est pas vraiment une question d’intérêt mais de nécessité, vu qu’on est de plus en plus nombreux à vivre de plus en plus vieux aux frais de moins en moins de personnes qui commencent à bosser de plus en plus tard.

    Personnellement j’ai bien aimé cette chronique, sauf qu’elle ne s’adressait qu’aux vieux lecteurs de VA. Aucune chance de parler à des jeunes, avec ce langage de député du XVIe arrondissement.

    • Laloose dit :

      Cela apparaît comme une nécessité à l’instant T. Cela dit cette reforme est non seulement inefficace puisque les spécialistes semblent s’accorder pour dire qu’il faudra y revenir après la présidentielle, mais surtout il me semble que c’est une réponse trop partielle et donc injuste, et à les yeux inefficace vu le taux d’emploi actuel des seniors. Le problème n1 est à mes yeux celui du chomage avant d’être celui du vieillissement…
      En outre si le fameux Progrès ( en l’occurence le gain d’esperance de vie) est compensé par un surcroit de travail, en quoi est-ce un progrès?

  2. le chafouin dit :

    J’ajoute que Debré si je me souviens bien évoque aussi deux choses :

    – le fait qu’il soit étonnant que des jeunes de 18-25 ans soient focalisés par la retraite : perso, j’en ai 27, et pour moi, c’est une perspective tellement éloignée que je ne m’en soucie pas.

    – le fait qu’il est encore plsu angoissant de voir certains de ces jeuens réclamer qu’on tienne compte dans le calcul des années cotisées les années d’études. Et puis quoi encore? Les années de tennis aussi?

    • Had dit :

      A 27 ans tu ne te préoccupes pas de ta retraite? Je serais comme toi si j’avais pas l’impression que les politiques (quels qu’ils soient) essayent de nous entuber de toutes les manières possibles et si les richesses dont on dispose déjà étaient distribuées de manière juste et équitable. Regarde le traitement dont nos élus bénéficient grâce à nos impôts (http://www.linternaute.com/actualite/dossier/05/salaires-politiques/salaires.shtml) et dis moi s’ils ont vraiment besoin de tout ça quand on voit ce qu’ils gagnent.
      Quant aux années d’études c’est vrai que c’est de la connerie, faut pas pousser non plus.
      Mais je suis d’accord avec la réponse de Laloose ci dessous.

  3. Laloose dit :

    J’avoue ne pas du tout avoir entendu parler de cette dernière revendication, j’aimerais bien savoir qui a pondu ça…
    A mon sens ces jeunes ne se préoccupent pas tant de la retraite en elle même que de :
    – la tendance générale des reformes, qui vont toujours dans le même sens.
    – le sentiment que faire partir les vieux plus tard les privera partiellement de travail. Délicate question, je ne suis guère convaincu par les grandes affirmations du style « plus il y a gens au travail plus il y a d’emplois » comme le fait Debré : c’est peut être valable dans un esapace et un temps defini, mais dans ce monde je n’y crois pas. Je penche de plus en plus vers une réduction du temps de travail, mais avec baisse de salaire, je ne crois pas au père Noel comme Aubry…

  4. plombier villeurbanne dit :

    Bonjour,
    Très bon sujet et bon billet. D’où tirer vous cette inspiration !
    PS : Vous possédez un flux rss pour vous lire ?

  5. http://www.cinemagiants.com

    Vous divaguez Monsieur Debré… | Blogue qui peut !

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