Civilisation du Déchet

Des destructions et des déchets à n’en plus finir, voilà bien finalement ce que nos sociétés soit disant développées savent le mieux produire : du déchet et de la destruction sous toutes les formes.

Voilà ce que nous produisons collectivement, en continuant à adhérer à la religion de la sainte croissance. Voilà ce que nous générons, en nous consumant à consommer encore et encore, toujours un peu plus. Voilà où nous sommes, en refusant de changer de paradigme.

Les déchets physiques sont probablement les plus facilement remarquables, sans que cela ne semble finalement choquer outre mesure : les montagnes de détritus que nous accumulons dans nos poubelles, les milliers de tonnes de produits agroalimentaires jetés par la grande distribution, les primes à la casse qui emplissent les cimetières de voitures, la culture du jetable ou du produit à usage unique, les manipulations publicitaires créant les effets de mode qui accélèrent la rotation des produits (Iphone 1,2,3,4 et bientôt 5…) et poussent à l’achat et la consommation de produits parfaitement superflus voire parfaitement inutiles, la dégradation de la qualité même de ces produits qui obligent à les remplacer plus régulièrement (Cf le t-shirt made in China qui ne supporte que deux cycles de lavage), les stratégies commerciales permettant de payer moins cher pour un produit neuf que pour la réparation de l’ancien ou bien offrant 15 pièces gratuites pour l’achat de 2 quand on n’en a besoin que d’une seule, la promotion systématique de produits toujours mieux équipés et toujours plus puissants alors qu’on n’utilise communément qu’une infime partie de leurs capacités (qui voit la différence entre 15 et 20 milliars de pixels?), la surexploitation des terres agricoles et des zones de pêche qui finit par les rendre totalement mortes, les zones commerciales submergées par le béton et la publicité qui défigurent nos paysages, les dégradations massives de l’environnement (spécialement dans les pays pauvres exploités) rendant de plus en plus d’espaces impropres ou difficiles à toute vie animale voire humaine, la désertification des campagnes entraînant la prolifération d’animaux nuisibles en plus des paysages de désolation, les délocalisations massives multipliant les ruines industrielles non traitées, la disparition grandissante des espèces animales et végétales, et j’en oublie tellement, autant de rebuts que nos sociétés fondées sur la religion de la croissance accumulent sans vergogne, en en faisant porter le poids sur les plus faibles et sur les générations futures. Trier ses déchets, c’est certainement bien. Eviter au maximum d’en produire, c’est encore mieux. Et comment y réussir sans commencer par consommer moins?

La destruction de nos environnements est extrêmement préoccupante, non seulement pour nous-mêmes mais également, voire surtout, pour ceux qui nous suivrons et qui en subiront les conséquences sans en être responsables. Mais à mes yeux, cette destruction n’est pas aussi effrayante que celle que l’on peut observer au sein des structures mêmes de nos sociétés, tout comme les affections physiques, psychologiques ou morales qui se généralisent chez l’Humain. Ce que l’on constate aisément, c’est qu’au delà d’un certain niveau, la progression du niveau matériel de vie s’accompagne d’une baisse indiscutable du bonheur réel, baisse due non seulement à la dégradation du bien-être corporel mais également à celle des rapports humains fondamentaux. Et en l’occurence, malgré l’amélioration indiscutable de notre espérance de vie, les pathologies liées aux dégradation de l’Environnement (asthmes, cancers…) ou de nos environnements de vie (stress, dépression, suicide…) se multiplient. Quel est l’intérêt objectif de vivre plus longtemps si c’est pour travailler plus et pour vivre moins bien? Comment ne pas voir la pauvreté se confondre de plus en plus avec la misère, physique ou morale, y compris dans nos sociétés dites « développées »? Comment ne pas constater que le libéralisme et le matérialisme ont conduit inexorablement à un individualisme qui détruit lentement mais sûrement tout ce qui fonde les rapports sociaux et par conséquent l’Humanité? Comment ignorer que l’idéologie d’une croissance matérielle illimitée n’apporte concrètement rien que le malheur en nous promettant le bonheur à l’issue du énième plan de relance de la croissance et de la consommation? Nous sommes globalement plus riches que les générations précédentes. Mais à quel prix? Misère, exclusion, chômage, repli communautaire, maladie, solitude, dépendance, violence, terrorisme,  précarité, régression culturelle…

 Dans n’importe quelle société intelligente, cette production de déchet et ces destructions seraient comptabilisés sous forme négative, considérant que c’est une perte de valeur. Mais le paradoxe de notre monde « moderne », et c’est quelque part une des forces de l’ultra-libéralisme qui régente nos sociétés, réside dans le fait que cette destruction gigantesque de valeur apparaît dans les indicateurs les plus communément utilisés pour mesurer les performances économiques (PIB, PNB…) comme un facteur positif et génère elle-même de la croissance par ricochet!

Générer de plus en plus de déchets d’emballages en raison de la sur-utilisation des plastiques et de l’explosion des formats individuels permet de développerer de nouvelles activités de déchetterie, de recyclage et d’incinération, elles-mêmes fortement polluantes… L’appauvrissement et la dévitalisation des sols agricoles (en raison des surproductions agroalimentaires, des monocultures intensives et de la surconsommation de viande) nécessite à iso rendement toujours plus de fabrication et de développement de nouveaux engrais, pesticides et autres chimies qui ne font sur le long terme qu’aggraver le problème et rendre les agriculteurs encore plus dépendants d’un système qui les exploite… La mise à la casse de milliers de véhicules encore parfaitement capables de rouler en échange de subventions publiques prélevées sur nos impôts alimente le business des casses et du recyclage et permet d’en refabriquer d’autres, qui génèrent moins de rejets de Co2 mais dont la fabrication est nettement plus gourmande en matière énergétique sans parler des pollutions liées au transport puisqu’étant fabriquées généralement en Europe de l’Est… La dégradation dramatique de l’environnement suscitent l’apparition de nouvelles activités de dépollution, l’explosion des cancers et des maladies liées au stress, à la dépression et à la pollution soutient l’activité des professions médicales et des laboratoires pharmaceutiques… Et plus largement, la dégradation de la qualité de vie (migrations de masse, accidents de la route, criminalité urbaine, terrorisme…) génère un surcroît d’activités et de dépenses en terme de sécurité et de protection, de prévention des risques terroristes, d’armements, de surveillance… Et j’en passe.

En bref, nous valorisons positivement toutes les activités et dépenses qui ne servent finalement qu’à réparer les dégâts causés par une volonté de croissance à tout prix, alors que nous devrions faire exactement le contraire et soustraire ces dépenses du PIB si on l’on souhaitait réellement évaluer le bien-être, tout comme nous devrions intégrer les ponctions énormes faites dans les réserves d’énergies non renouvelables comme une dépréciation de notre capital puisque ces énergies viendront à manquer à ceux qui nous suivrons. Nous croyons finalement améliorer notre bien-être alors que nous ne nous focalisons que sur le bien-avoir, sans remarquer que plus ce dernier augmente, plus le premier diminue… Qu’on la peigne en vert ou en toute autre couleur, comment ne pas voir que cet absolutisme de la croissance nous mène droit dans le mur?

« Le jour où nous compterons nos destructions dans notre fameux PIB, nous risquons de nous retrouver bien pauvres… » (Bernard Maris)

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3 Responses to Civilisation du Déchet

  1. Vlad dit :

    Bonjour, comment ne pas être d’accord en lisant ce magnifique réquisitoire au titre si évocateur…

  2. Nicowien dit :

    « Ce que l’on constate aisément, c’est qu’au delà d’un certain niveau, la progression du niveau matériel de vie s’accompagne d’une baisse indiscutable du bonheur réel ». Pouvez-vous donner vos sources? Car on pense savoir depuis Easterlin dans les années (il y a encore dissensus) que le bonheur n’augmente plus au delà d’un certain seuil de PIB/Habitant, C’est ce que Cummins a définie également comme une « homéostasie ». De là à dire que c’est « indiscutable » c’est un peu avancé…

  3. Nicowien dit :

    *Easterlin dans les années 70: « Does economic growth improve human lot? »

    *Cummin (2000): » Objective and Subjective Quality of Life: an Interactive Model « .

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