Décroissance.

J’en conviens, le mot n’est guère dans l’air du temps. Malgré la prise de conscience grandissante sur le désastre écologique vers lequel nous glissons lentement, la croissance semble encore être l’ultime absolu vers lequel nous devrions tendre. Sauver les retraites, relancer l’emploi, stabiliser voire réduire les déficits et la dette? Il faut de la croissance ma bonne dame! Mais attention, Nicolas Hulot style oblige, pas n’importe quelle croissance, de la croissance verte, certifiée conforme au politico-médiatiquement correct.

Hors de la croissance donc, point de salut. Et étant donné que croissance rime forcément avec Progrès et Développement, celui qui aurait le malheur de vouloir un tant soit peu se poser quelques questions sur la nécessité absolue de la croissance se voit immédiatement taxer de misérable avorton du retour en arrière vers les heures les plus sombres de notre histoire ©, de primate partisan d’un retour à l’âge de pierre, de dangereux extrémiste bolchévique, ou pire de criminel de lèse-économie de marché.

Et pourtant. Ceux pour qui la crise écologique pourrait se résoudre par une simple couche de peinture verte sur les produits que l’on consomme ou sur les comportements de notre vie courante me semblent bien plus proches de l’autisme ou de l’aveuglement que de la modernité responsable dont ils se réclament. Je ne conteste pas l’utilité dans l’absolu de leurs propositions ou actions, si du moins celles-ci étaient faites de bonne foi. Mais il me semble que le concept même de développement durable, tel qu’il nous est présenté, ne soit qu’une façon de nous convaincre que l’on peut continuer à conserver des modes de vie déshumanisants, et ne constitue finalement qu’une réponse pas fondamentalement mauvaise à une question qui l’est complètement.

La question est mauvaise, car se focaliser sur la crise écologique revient à traiter le symptôme plutôt que la racine du mal, et si l’on ne traite que le symptôme, on passe complètement à côté du problème. Et c’est bien ce que voudraient nous voir faire ceux qui ne réfléchissent nullement au long terme mais ne se préoccupent que de leurs petits (mais grands) profits à court terme. La crise écologique n’est en effet selon moi qu’une conséquence, certes préoccupante puisque tendant à menacer notre survie même sur terre, mais une conséquence au même titre que les crises financières qui se succèdent au rythme de l’éclatement des bulles spéculatives, les crises économiques qui en découlent, et les crises sociales qui en viennent à menacer la pérennité et l’équilibre même de nos sociétés et de nos ‘civilisations’.

Or ces crises ont un fondement commun : la jouissance considérée comme un idéal absolu. Cet idéal découle directement de la chute du sentiment religieux : Si Dieu n’existe pas, tout est permis. Croire en Dieu, c’est également croire en l’Homme, et supprimez Dieu, vous supprimerez l’Homme. Quand toute notion de transcendance est niée, quand la Morale n’existe plus, quand les notions de Bien ou de Mal ont disparu, vous ne voyez plus finalement que de simples animaux dont le seul souci est de profiter un maximum et de jouir sans entrave. Consommer pour se consumer, puisque plus rien ne nous pousse à nous élever au dessus de cette simple condition animale.

Cette jouissance est aujourd’hui tout ce que l’on nous propose. ‘Travailler plus pour gagner plus’, voilà un slogan qui n’en jette pour un programme présidentiel, voilà la ‘politique de civilisation’ qu’on nous propose lors d’une échéance aussi importante dans notre système politique. Mais gagner plus pourquoi et pour quoi faire? Consommer autant voire plus, pour que vive la croissance et que l’on puisse gagner plus pour consommer plus pour que vive la croissance…

Je reconnais bien volontiers que le trait est grossier voire caricatural. Mais sommes-nous si loin de la réalité? Comment croire sérieusement qu’une croissance perpétuelle et illimitée est possible dans un monde fini, même si l’être humain possède des ressources dont on est bien loin d’avoir fait le tour? Comment penser raisonnablement qu’on puisse bâtir le futur sur ce raisonnement et croire qu’il pourra faire le bonheur des hommes, alors que n’importe qui peut faire le constat que ce système est déjà dans une faillite totale et ne conduit qu’à la ruine et au malheur?

Le développement durable tel qu’il nous est présenté aura peut-être le mérite de limiter le pillage des ressources naturelles et de repousser ses conséquences sur l’espèce humaine. Peut-être. Mais en aucun cas il ne pourra résoudre les problèmes sociaux-économiques dans lesquels cette idéologie de la jouissance matérielle et de la consommation nous a plongé. Plutôt que de remettre en cause notre mode de vie, nous nous contentons de poursuivre une fuite en avant à la recherche de solutions techniques ou formelles afin de répondre à un problème intrinsèquement culturel, fuite en avant qui ne fait qu’accélérer le mouvement destructif de cette idéologie mortifère. Ce constat posé, la seule solution à la fois viable à long terme et permettant de répondre réellement à cette crise systémique me paraît être d’essayer de s’affranchir de cet absolu de la croissance, entrer dans une démarche de simplicité volontaire, tenter l’utopie d’un vivre mieux en vivant avec moins.

Bien évidemment, il est difficile pour nous d’envisager un autre mode de vie que celui auxquels nous nous sommes (ou bien  auxquels à grand coups de spots publicitaires on nous a) habitués. Renoncer à des luxes certes inutiles mais agréables, voire à certains conforts. Et pourtant, lorsqu’on y réfléchit, où donc est notre liberté lorsque l’on devient aussi dépendant de tous ces objets qui nous entourent, de toutes ces nouveautés dont on nous vante les mérites supposés, de tous ces besoins artificiellement créés mais qui ne comblent pas l’âme? N’est-ce pas cette même liberté qui fait de nous des hommes et non des bêtes?

Difficile certes, mais indispensable ne serait-ce que pour pouvoir continuer à vivre dans un pays que la mondialisation, par la faute de ces mêmes croissance et appétit consumériste, tend à vider de tout emploi productif : quand il n’y aura plus rien à fabriquer en France, de quoi vivrons-nous donc? Avec quoi paierons nous tous les deux ans notre nouvelle voiture, nouveau téléviseur plasma ou voyage aux Caraïbes?

Les théories de la Décroissance ont leurs défauts et leurs limites, je ne le cache pas. Mais elles ont au moins l’immense avantage de proposer une vraie révolution dans notre mode de vie, et de mettre l’Homme au coeur et au centre du système. Moins de trop pour plus d’essentiel, de proximité et de partage. Moins d’Avoir pour plus d’Etre. Rien que cela, c’est un vrai Progrès.

Il est permis de rêver (encore) un peu.

J’essairai de revenir plus en détail sur les solutions pratiques prônées par les tenants de la décroissance soutenable, mais là le temps manque, et le sommeil aussi.

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4 Responses to Décroissance.

  1. René de Sévérac dit :

    Je suis en faveur de la décroissance …
    En tant que fidèle d’Ivan Illich (crucifié par le progressisme !) dont je me suis nourri des écrits.

    Je suis très hostile aux écologistes, ces libero-libertaires qui ont pris la casaque verte parce que porteur.
    Savez-vous que Cochet veut pénaliser les chrétiens qui font des enfants car un jeune occidental coûte plus à la planète qu’un jeune africain.

  2. Laloose dit :

    Attention le malthusianisme est une question qui divise clairement les objecteurs de croissance qui y sont très majoritairement hostiles. Yves Cochet est sur ce sujet particulièrement isolé, le problème c’est qu’il est médiatiquement le plus présent parmi les partisans de la décroissance.
    Mais ce malthusianisme n’est pas l’apanage de quelques extrémistes : l’ONU a pondu quelques analyses qui vont dans le même sens, mais pour limiter l’explosion démographiques des pauvres qui risquent à moyen terme de venir toquer à notre porte par manque d’eau ou de nourriture notamment.
    Cela dit sur le fond, la question peut se poser. Notre planète peut-elle supporter objectivement un accroissement continu de la population, surtout si l’on persiste dans la surconsommation et si les pays en developpement se mettent à imiter nos modes de vie décadents? Vaste sujet.

  3. Stellae dit :

    Ah ouais, quand même… 3 h du matin, pas mal ^^.

    Une phrase que les objecteurs de croissance aiment bien ressortir et que tu dois sans doute connaître :
    « Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste ».
    Kenneth Boulding [économiste écologique américain, dans les années 1980]

  4. CA dit :

    Au-delà des grandes idées, c’est en effet sur les solutions pratiques que les réflexions doivent encore le plus avancer. Tâche difficile, mais des universitaires s’y collent aussi, par exemple : http://yannickrumpala.wordpress.com/2010/04/18/sur-les-conditions-de-la-%c2%ab-decroissance-%c2%bb-2/

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