Le Jeu de la Mort (qui tue mais pour de faux)

Un truc de fou. Comme probablement nombre d’entre vous, j’ai regardé hier le Jeu de la Mort, ce documentaire présentant une expérience scientifique dérivée de celle réalisée par Milgram aux USA. En 1963, celui-ci avait inventé un test destiné à mesurer la résistance des individus à l’autorité quand celle-ci entrait en grave conflit avec leurs propres valeurs. A l’époque, cette autorité était représentée par un scientifique qui enjoignait à des candidats, recrutés pour les besoins d’une expérience au sein d’une université reconnue, d’infliger des décharges électriques à un sujet quand celui-ci donnait de mauvaises réponses aux questions qui lui étaient posées. Au final, 63% des cobayes allaient jusqu’au bout, à savoir délivrer une décharge théoriquement mortelle (en le sachant) au sujet qui était en réalité un acteur simulant la douleur.

Statistique effrayante.

Néanmoins, on aurait pu espérer qu’après 50 ans d’un règne de Progrès, de modernité et de vie dans une société ayant érigé la Liberté et le Respect de l’Autre (majuscules obligatoires) comme valeurs absolues dans un monde heureusement libéré du joug communiste et d’autres féroces dictatures, la statistique ait fortement baissé.

Mais c’est tout le contraire : dans cette nouvelle expérience, plus de 80% des personnes testées vont jusqu’au bout, et 30% le font sans émettre la moindre protestation. Hallucinant. Pourtant, le contexte de l’expérience a changé, le scientifique est remplacé par une animatrice télé, et le laboratoire par un plateau de jeu télévisé factice avec public, tout comme dans la ‘vraie’ télé.

Pourtant, l’autorité est moins légitime a priori, la caution scientifique permettant au cobaye de s’affranchir de la responsabilité et des conséquences de ses actes ayant totalement disparu de l’expérience. Et c’est bien cela que je trouve effrayant, en plus de la spectaculaire inflation de la proportion des personnes allant jusqu’au bout du ‘jeu’…

Après avoir visionné ce documentaire, une question prédomine : et moi, qu’aurais-je fait? Question insoluble, car même si on peut se persuader que non, bien sûr que non, nous n’aurions pas pu aller aussi loin sans broncher, sans se révolter et entrer en conflit avec cette autorité manifestement immorale, le simple fait de voir qu’autant de cobayes semblant parfaitement ‘normaux’ aient pu se laisser manipuler de la sorte incite à une certaine modestie et une certaine retenue. Un peu d’ailleurs comme l’évolution de Saint Pierre, qui faisait un temps le malin en protestant que lui ne laisserait pas le Christ se faire arrêter et subirait mille morts pour le sauver, mais qui finalement, placé dans un contexte bien particulier, en arrive à le trahir par trois fois…

Mais alors, sommes-nous tous des psychopathes ou des tortionnaires en puissance et qui s’ignorent? Question intéressante, que je me suis souvent posée en pensant à ces milliers de personnes ayant collaboré de façon plus ou moins active à des décisions ou des actes particulièrement inhumains, comme sous le IIIème Reich par exemple. Ces gens-là étaient-ils tous foncièrement mauvais? Et serions-nous meilleurs qu’eux placés dans les mêmes circonstances, nous qui nous faisons trop souvent facilement les juges de ces périodes et de ces hommes, confortablement installés dans nos canapés?

Je pense que non, que nous sommes des êtres trop limités et trop facilement influencables, malgré notre culte parfois délirant pour l’Humanité, pour nous exonérer aussi facilement de la possibilité de tels comportements. Comportements qui sont parfaitement humains, et finalement assez compréhensibles. Nous avons nos limites, et tous les jours que Dieu fait nous vivons cette confrontation entre ce que nous pensons ou croyons et la manière dont nous agissons en pratique. Et ceci dans les petits faits et gestes du quotidien, sans parler forcément d’être confronté à des situations extrêmes comme conduire un train allant dans un camp de la mort ou avoir à appliquer des décharges électriques insupportables à une personne qui ne nous a strictement rien fait.

L’Autorité, que ce soit celle du scientifique, de l’animatrice télé, du supérieur hiérarchique, d’un parent ou que sais-je encore, n’est même pas toujours impliquée. Combien de fois tous les jours, subissant une pression indirecte sociale ou environnementale, ou bien celle de notre paresse et plus généralement de nos mauvais penchants, arbitrons-nous pour un mal aux dépends d’un bien, ou plus simplement d’une absence de bien là où il devrait s’imposer? Et soumis à une autorité quelle qu’elle soit, combien de fois nous posons-nous la question de savoir si tel ou tel ordre, injonction ou recommandation peut porter de bons fruits? Quand nous abdiquons dans les petits gestes ou les situations légères, c’est à mon sens un pas de plus pouvant conduire à des situations beaucoup plus graves, où la volonté et la conscience affaiblies pourront plus difficilement éclairer les décisions à prendre.

Ces expériences sont également intéressantes dans le sens où elles renvoient indirectement à une plus vaste question : ce qui est légal, autorisé ou toléré, est-il forcément moral, acceptable ou bon? Est-ce parce que tout le monde se permet de faire quelque chose, que finalement je peux le faire aussi, même si je sens ou sais que c’est condamnable? Encore une fois, on en revient à cette notion d’un libre arbitre qui ne peut s’exprimer pleinement que lorsque la conscience est correctement éduquée et épanouie, ce qui s’apprend naturellement par l’éducation qui est recue, mais aussi voire surtout à notre propre responsabilité dans notre vie de tous les jours. L’arbre tombe du côté où il penche m’a-t-on toujours dit…

Quant à la mise en accusation de la télévision ou de la téléréalité qui pointe lourdement dans ce documentaire, c’est à mon avis une fausse piste qui évacue de façon trop commode de vraies questions. Les hommes n’ont pas attendu la télé pour se cacher derrière un ordre pour évacuer toute réflexion, ou pour laisser leur faiblesse ou leur lâcheté les conduire à des compromis avec leur conscience. Certes, il est évidemment assez dramatique de voir que nous passons en moyenne plus de 3h30 tous les jours devant un téléviseur, il est navrant de voir la nullité et la bêtise qui imprègnent certains programmes, et il est hallucinant de constater qu’autant de gens sont prêts à tout accepter de la part d’une simple animatrice de télé. Mais il me semble que le vrai sujet est celui de l’éducation et de l’éclairage grâce à la Morale de consciences limitées parce que tout simplement humaines. C’est donc une bien lourde responsabilité qui pèse sur les épaules de ceux qui ont à éduquer, tout comme c’est une lourde tâche que d’apprendre au quotidien à résister à nous-mêmes, à notre environnement ou face à nos autorités.

L’Homme est ce qu’il est, et il serait illusoire de croire que nous autres sommes foncièrement meilleurs que nos prédécesseurs grâce aux miracles de la démocratie. Tout comme il est illusoire et dangereux de penser que le relativisme, le culte de l’individu ou encore les bienfaits de la volonté du plus grand nombre débouchent forcément sur le bien commun et pourront nous conduire vers un monde meilleur qui ne répètera pas les erreurs du passé.

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5 Responses to Le Jeu de la Mort (qui tue mais pour de faux)

  1. Cochise dit :

    Dans la même veine, voir le film « La Vague » ou encore « L’expérience » : démonstration du fait que l’Homme peut perdre peu à peu sa liberté jusqu’à devenir prédateur de la liberté d’autrui.
    ‘Hasard » s’il en est, ces deux films ont été faits par des réalisateurs allemands…

  2. Laloose dit :

    Merci pour le conseil, et pour être passé!

  3. S1ned dit :

    Admiration silencieuse, et grande apothéose au niveau de la conclusion.
    Chapeau bas, l’artiste.

  4. castafiore dit :

    L’émission m’a effrayé également.
    Cela remet les points sur les i, quand on voit ainsi que chacun peut être capable de la pire des choses, aussi civilisé et policé que possible…
    Cette émission a mis en lumière une facette bien sombre et dramatique de la nature humaine…
    Et le « Progrès » aura beau être éblouissant, il n’effacera pas cette face de l’homme, capable du pire, de l’insoupçonnable. Comme dirait l’autre, il y a bien en chacun de nous un meurtrier en puissance.
    Croisons les doigts pour n’avoir jamais à faire le genre de choix qu’ont été amené à faire les « questionneurs » de cette émission.

  5. […] qu’elles puissent venir, médias, blogs (Nous les primates, déjà cité ci-dessus et Blogue qui peut), philosophes, etc. confirme cette volonté d’aveuglement et cette incapacité, pour la très […]

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