J’ai aimé Le quai de Ouistreham.

J’ai récemment lu le dernier livre de Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, qui décrit les six mois qu’elle a passés en immersion dans le monde des travailleurs précaires, sorte de ‘vis ma vie’ (à plus large échelle) de femme de ménage payée au lance-pierres dans des contextes qui frisent parfois l’exploitation.

Pour tout dire, je ne saurais que conseiller la lecture de ce livre. Je conçois que les critiques dithyrambiques qui ont accueilli sa publication, et notamment de la part de ses confrères journalistes d’une certaine caste parisienne plus encline à baiser la main des puissants et recopier des dépêches AFP ou des communiqués et dossiers presses préformatés, peuvent être quelque peu énervantes.

Je peux concevoir également que le déguisement qu’elle a jugé utile d’emprunter pour les besoins de son livre comme ce petit côté ‘bobo parisien en vacances chez les prolos’ peuvent agacer certains. Je le concois, mais je pense que c’est se tromper de sujet. Pour être honnête, je m’attendais à lire un genre d’essai ou d’enquête fouillée racontant comment la crise était vécue chez ceux qui sont parmi les plus fragiles. Or en réalité, il s’agit tout simplement d’un roman. Un roman réaliste certes, qui s’appuie sur une expérience et des faits bien réels, mais un roman malgré tout, qui met en scène des situations, des personnages, des descriptions, des ressentis et des émotions personnelles, bref bien loin d’une étude neutre présentant des faits de façon totalement objective et distanciée.

On est au contraire bien loin de l’objectivité, et ce côté me parait absolument assumé. L’auteur ne prétend aucunement dresser un panorama exhaustif, représentatif, ou significatif du sujet choisi, mais présente ‘juste’ une tranche de vie, suffisamment longue pour avoir le mérite d’une certaine cohérence, et vécue à 100% pour pouvoir aborder le sujet de façon suffisamment globale (fatigue physique et psychologique, manque de sommeil etc…).

Un des mérites du livre est de s’intéresser à une catégorie de personnes dont on parle finalement assez peu quand on évoque les problèmes d’Emploi : on parle beaucoup des gens qui perdent ou risquent de perdre leur emploi en CDI à la suite de plans sociaux, restructurations ou délocalisations, mais qui parle de ces myriades d’intérimaires dont les contrats sont rompus ou non renouvelés en période de crise ou de baisse d’activité? Qui parle de cette masse silencieuse qu’on embauche pour 5 jours quand ça nous arrange, et qu’on débarque dès que le vent tourne? Ceux-là n’ont pas de visibilité médiatique, pas de syndicat pour les défendre, pas de grève à exploiter ou d’usine à bloquer, et sont pourtant à la fois les premières victimes de la crise et les arguments invisibles de ces fanatiques de la flexibilité qui viennent nous dire combien celle-ci est une bonne chose puisqu’elle a évité de supprimer trop de CDI, ‘oubliant’ qu’à la place ce sont les précaires qui ont trinqué…

Ce que je retiens de ce livre, c’est un sentiment de profonde misère. Bien sûr, on se rassure à la lecture de la solidarité,  du courage et même d’une certaine joie qui apparaissent chez les ‘héros’ du livre, mais je ne retiens finalement quasiment que cette impression de misère, d’ailleurs plus sociale, culturelle et affective que financière.

Comme il est dit dans le livre, ces travailleurs précaires ne cherchent même plus d’emploi ou de poste, ils cherchent des heures à faire pour pouvoir boucler leur fin de mois, ou tout simplement pour conserver la dignité du travail. N’importe quoi, et à n’importe quelle condition. Même si cela doit les conduire parfois à travailler tellement loin qu’ils passent plus de temps à se rendre en voiture qu’à bosser, pour un bilan financier au final quasi nul en comptant l’essence. Pour eux, le CDI à temps complet apparaît quasiment comme un mythe ou un graal, et l’ouvrier comme un privilégié qu’on envie, tous deux sortes de vestiges rares de temps anciens auxquels on n’ose même pas rêver.

Seul loisir et seul moyen d’évasion, la télévision. Seule perspective, la fin du mois, voire de la semaine. Seule ambition, pas d’ambition… Et la crainte, tout le temps. Crainte de ne pas finir dans les temps le travail demandé pour lequel le prestataire qui les emploie leur paie 2 heures là où ils doivent en passer 3 pour finir le travail. Crainte, du coup, de ne pas avoir suffisamment de temps pour se rendre sur les lieux d’un autre contrat avec un autre employeur. Crainte de réclamer le paiement d’une heure supplémentaire effectuée à la demande de l’employeur, ou de déclarer une maladie ou une douleur physique et d’être ensuite mal noté et de risquer de perdre les quelques heures qui les font (sur)vivre. Crainte d’être radié de l’ANPE  à la suite d’une formation ‘apprendre à rédiger une lettre de motivation en anglais sous Word 2.1’ manquée à cause d’un boulot de 2 heures impossible à refuser…

Il y aurait beaucoup d’autres choses à raconter. Je vous laisse les découvrir dans le livre, qui se lit très bien. Personnellement, avec mon statut de cadre, mon CDI, mes RTT, mes 5 semaines de congés payés, mon Droit Individuel à la Formation, mes possibilités d’évolutions professionnelles, mes loisirs, mes voyages, mes vacances et tant d’autres choses futiles ou non, je me suis senti vraiment comme un petit con. Excusez le terme. Mais au delà de la forme sur laquelle on pourra débattre sans fin, et aussi sans utilité, ce livre a au moins le mérite de montrer une certaine réalité à ceux qui sont réellement privilégiés et qui ont parfois tendance à l’oublier. Apprenons à regarder autour de nous : qui prête attention à la femme de ménage qui nettoie aussi discrètement que possible des toilettes de boulot laissées dans un état lamentable?

Ce qui est raconté dans ce livre est peut-être une exception. Je n’y crois guère. Nous vivons en France, au 21ème siècle, un pays que l’on qualifie communément de riche, de développé, de civilisé. Enfin c’est ce qu’on nous dit. Personnellement, j’ai de plus en plus de mal à y croire.

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3 Responses to J’ai aimé Le quai de Ouistreham.

  1. Eric dit :

    Une lecture intéressante. Ce qui me dérange, et que j’ai un peu de mal à définir, comme je l’écris au début de mon billet, tient plus à la réception du livre par les journalistes, qu’au travail de Florence Aubenas, qui est une journaliste très respectable. Toujours est-il qu’elle aurait pu choisir un autre type d’enquête, moins spectaculaire: elle a choisi de mettre l’accent sur sa « performance », c’est un peu dommage.

  2. Laloose dit :

    Il me semble qu’on puisse être d’accord sur le fait que l’accueil de ses amis journaliste est démesuré.
    Après, est-ce vraiment elle qui met l’accent sur sa performance, ou bien ne sont-ce pas les journalistes qui ne l’interrogent que là dessus, tellement ça leur semble extraordinaire qu’un de leur confrère fasse un boulot un peu fouillé même si forcément limité?
    Je ne sais pas. Je n’ai pas spécialement envie de défendre Florence Aubenas, encore une fois il me semble que le débat sur la forme ne doit pas masquer le sujet de fond du bouquin.
    Maintenant votre blog traite des médias, je comprends parfaitement votre angle d’analyse.
    Merci d’être venu lire et commenter!

  3. Christ Hope dit :

    On pourrait élucubrer des heures durant sur le fond, la forme, sa qualité de journaliste et d’ex-otage… Finalement, son travail de journaliste elle l’a peut-être fait davantage que beaucoup d’autres et a jeté un beau pavé dans la mare du conformisme et de la culture médiatique dont nous nous abreuvons bon gré mal gré tous les jours. Bravo à Florence pour son « vis ma vie de tâcheronne-ménagère ». Ca mérite un prix journalistique de se jeter à l’eau comme ça par les temps qui courent, alors qu’on peut préférer l’indifférence ou le politiquement correct. Disons-le, c’est le sentiment majoritairement admis et admissible. A 20 €, ça n’est pas à la portée de toutes les bourses du public concerné au premier chef, mais on peut le prêter à son voisin, à son frère, le citer dans un blog, l’envoyer à Nicolas Sarkozy qui diligentera une mission d’étude à Ouistreham avec Christine à sa tête. ^^

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