Devoir de parole?

J’ai lu hier avec le plus grand intérêt le billet d’Edmond Prochain écrit notamment en réaction à certaines critiques de commentateurs lui reprochant de ne pas avoir réagi sur tel ou tel sujet d’actualité, et particulièrement ceux sur lesquels en tant que catholique il aurait prétendument du se positionner ou du moins parler.

Ce billet (et les commentaires fort intéressants qui le complètent) pose de nombreuses et excellentes questions, notamment sur les ‘valeurs’ comparées du témoignage et du militantisme, mais j’en retiendrai seulement une seule : faut-il faire de l’actu, a-t-on un devoir de se positionner par rapport à celle-ci? Coïncidence amusante, aujourd’hui même un collègue qui lit ce blog m’interpella assez vivement pour me demander pourquoi je n’avais rien écrit sur le drame d’Haïti. Je dois avouer que la question m’a passablement surpris : d’une part je ne voyais pas très bien en quoi j’étais qualifié pour parler de cette catastrophe et de ce pays que je ne connais absolument pas, d’autre part je ne savais pas que j’avais une quelconque obligation à me prononcer sur certains sujets, même sortant de l’ordinaire.

En réalité, il est assez caractéristique de notre époque de se sentir obligé de parler sur tout et n’importe quoi. Nous aimons disserter, commenter, saluer et dénoncer, au point d’en oublier parfois l’action concrète. Finalement, c’est exactement dans cette optique que nos contemporains ont une vision tellement critique de Pie XII et de son attitude ou ses prétendus silences devant la Shoah : il aurait du parler, dénoncer publiquement. Qu’importent les conséquences de cette parole, qu’importent ses actes réels et concrets, qu’importe ce que nous savons de cette période que nous n’avons pas vécue, il aurait du dénoncer. Ne pas le faire, c’est cautionner, et c’est donc être coupable. Simple et efficace.

La réaction de ce collègue n’est pas si extrême, heureusement. Il n’en reste pas moins que pour lui, j’aurais du parler de cette catastrophe en Haïti. Pourquoi, pour quoi? Je ne sais, mais tout le monde en parle, les journaux de toutes les télés et les radios nous abreuvent de nouvelles en temps réel, le drame est gigantesque, j’aurais donc du en parler. Le fait que je n’en ai pas touché un seul mot laissait apparemment à penser que j’étais indifférent, voire (ça n’a pas été dit directement, mais je l’ai compris tel quel) pouvait faire croire que si la catastrophe avait eu lieu dans un pays riche et ‘blanc’, le traitement de l’information eut été différent… Impressionnant. Incroyable de se sentir obligé de se justifier de cette absence de réaction publique.

Certes, j’aurais pu commettre un billet manifestant tristesse et compassion, assurant les victimes de mon soutien et de ma prière, ou appelant à donner pour aider les survivants. D’autres l’ont fait, et bien fait, et je ne leur jette pas la pierre, loin de là, c’est une question de sensibilité… J’ai juste répondu à ce collègue que j’avais du mal à voir ce que ma prise de parole aurait pu apporter de constructif, que mes prières ne regardent que moi, que devant un tel drame la parole paraît bien dérisoire, ou encore que je ne vois pas bien ce qu’un blog suivi par quelques dizaines de lecteurs [fort sympathiques d’ailleurs : ) ] ne vivant a priori pas en Haïti aurait bien pu aider en quoi que ce soit ceux qui ont concrètement souffert de cette tragédie, au delà de se faire plaisir… Face à ce drame, mon devoir n’est pas prioritairement de parler, mais d’agir. Et agir, pour le commun des mortels que je suis, c’est donner et prier. En sus, chacun est libre de parler, en fonction de sa sensibilité. Je ne le critique absolument pas, mais laissez-moi le droit de m’exprimer si je le souhaite, et si j’en ai le temps et la capacité… Vais-je devoir me fendre d’un billet pour m’émouvoir du décès de Super Nanny?

Ce qui est curieux, c’est qu’à l’origine de ce blog, je pensais parler principalement de l’actualité, notamment politique et économique. Mais je me suis vite rendu compte que commenter l’actualité, ou ne commenter que l’actualité, revient à subir l’esclavage de ceux qui font l’actualité, car c’est désormais un métier : lobbyistes, politiques, responsables économiques ou syndicaux, et j’en passe, tous ces gens très intelligents (et généralement fort bien payés) organisent savamment les déclarations, publications de statistiques, buzz, déplacements, de façon à faire parler d’eux ou des thématiques qu’ils veulent voir abordées, et si nécessaire en pimentant le tout d’un zeste de manipulation. Des médias en perte de vitesse, en panne de lecteurs et de cash, et en recherche de subventions se trouvant ravis de servir de caisses de résonnance à ces faiseurs d’actualité, le tour est joué, et nous voilà contraints de suivre, encore et encore, et de subir les thèmes qu’on nous impose. Le tableau est volontairement noirci je l’avoue, mais il est clair que j’ai de moins en moins envie de commenter, mais plus de parler de sujets de fond ou de thématiques moins médiatiques, la doctrine sociale de l’Eglise par exemple, même si cela impose plus de ‘travail’. Chaque personne, chaque blog ayant sa vocation propre et sa personalité, la diversité des supports  fera la richesse de l’ensemble.

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3 Responses to Devoir de parole?

  1. pourquoisecompliquerlavie dit :

    Bravo pour ce billet !

    Heureusement, ou pas ;), vous n’êtes pas Pie XII et avec un peu de chance votre silence n’entraînera pas une pièce de théatre, un film et une réprobation médiatique quasi unanime !

    Ce qu’il y a de bien avec les catho, c’est que quand ils parlent de sujets de fond, on peut leur reprocher d’être des crétins insensibles, arriérés, refusant le monde d’aujourd’hui et que quand ils ne parlent pas, on peut aussi leur reprocher d’être des crétins insensibles, arriérés ne voyant pas le monde d’aujourd’hui.

    Comme le fait remarquer Eric Zemmour, pour une fois au soutien des cathos, c’est sans danger d’attaquer les cathos, on ne risque pas de fatwa, on passe à bon compte pour un progressiste et quand on ne les VOIT pas pleurer suffisamment de litres de larmes, et qu’on ne les ENTEND pas crier assez fort, chouette, en prime on peut se poser en donneur de leçons !

    Du coup, j’en regrette (presque) d’avoir fait mon post ! Et poourtant, je le voulais aussi peu sensible que possible.

    Les autres ont la liberté de critique et nous n’avons pas la liberté de parole !

    Et pourtant « Chaque personne, chaque blog ayant sa vocation propre et sa personalité, la diversité des supports fera la richesse de l’ensemble. » Sauf pour les cathos, vous avez raison : nous, nous devons fournir de la matière à critique !

    Et pourtant, c’est seulement le travail de fond que vous et d’autres faites, qui a une chance quelconque de faire comprendre que nos positions sur la vie sont celles qui ont les meilleures chances de faire une vie heureuse, à long terme et pas dans l’immédiateté seulement, et même sur terre.

  2. NM dit :

    C’est assez agaçant de devoir se justifier… En particulier à propos d’un blog. On est chez nous! C’est tout. Chacun traite de ce qu’il souhaite (et peux). Ces invitations exigeantes illustrent toutefois l’attente forte d’une autre expression que celle des médias classiques.

  3. Laloose dit :

    @pqsclv : le billet n’était clairement une attaque ou une critique contre ceux qui ont exprimé leur émotion, leur prière, leur soutien, ou l’appel aux dons, et cela ni sur la forme, ni sur le fond. Chacun a le droit de laisser exprimer ses émotions ou sa sensibilité propre, et ceci est respectable.
    Ce qui n’est pas respectable, c’est cette propension grandissante d’imposer aux autres (on trouve ceci dans les médias ou la clique bien pensante, mais manifestement aussi chez le vulgum pecus) une émotion collective obligatoire, à base de grand-messes audiovisuelles, matraquage médiatique, journée contre/pour ceci ou cela, grandes causes nationales etc etc… Le pire c’est qu’au final une catastrophe ou un drame chassant l’autre dans l’actualité, on en vient à devenir complètement insensibilisé.

    @NM : exact… cela dit, il semble aussi qu’on puisse être à l’écoute d’un « public » qui souhaiterait voir abordé tel ou tel sujet, après tout est une question de forme de la demande…

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