Métaphysique du lundi.

Il est certaines heures où la pensée se fait particulièrement difficile, il est certains moments où toute réflexion un tant soit peu profonde se trouve bannie, comme exclue d’un espace-temps où manifestement elle n’a pas sa place.

Le lundi midi fait manifestement partie de cette catégorie. Comme tous les autres jours de la semaine, je me retrouve particulièrement affaibli depuis 10 heures :  le petit déjeuner n’est hélas déjà plus qu’un souvenir, un souvenir suffisamment lointain pour se voir copieusement rappellé à l’ordre par un estomac vindicatif usant et abusant de borborygmes aussi discrets que la Rolex de Sarkozy, mais en même temps suffisamment proche pour ressentir encore l’émotion d’une bonne baguette fraîche agrémentée de fines (grosses) couches de beurre au sel de Guérande.

L’instant est d’autant plus crucial pour la survie de l’espèce qu’à peine cet agréable souvenir péniblement écarté (au prix du titanesque effort d’une volonté pourtant amoindrie par ce jeûne de plus de 4 heures), se profile insidieusement l’idée et la vision du menu du déjeuner… Ce menu n’ayant quasiment pas varié depuis près de 5 ans, aucune surprise à attendre de ce côté, et c’est bien là le drame. Sans cela, pour essayer de passer ce cap délicat, il me suffirait de battre le rappel de mes bons vieux souvenirs de cantine au collège et de penser à une ratatouille, brandade de morue ou autre gratin de brocolis… Trop facile. Car je sais déjà ce qui m’attend, et c’est bien ce qui rend la torture insupportable : une bonne côte de bœuf saignante dans une assiette débordant de frites meilleures qu’au Mc Do…

Ce n’est que dans ces instants, errant entre les souvenirs d’un passé récent délicieux et les promesses d’un futur proche radieux, mais coincé dans un présent affreusement vide de ces agréables agapes, que je parviens à appréhender le supplice de Tantale. Le mythe en moins.

L’horreur quasiment indicible ne s’arrête pas là, tout ceci n’étant finalement que le lot quotidien d’une vie bien ordinaire. Le pire venant s’ajouter à l’affreux, nous sommes lundi matin. Et pour dire les choses très franchement, mes lundis sont pourris… Lundi, ce mot sonne comme une défaite, celle du week-end face à la semaine, celle de l’homme tranquille face à l’homme pressé, celle de la campagne face à la ville, celle du livre détendu face à l’email frénétique, celle de la famille face à l’entreprise, de l’amour face au profit, et (en hiver) celle de la journée face à la nuit. Le lundi matin, je cumule les regrets d’un week-end à la fois trop vite passé et trop peu rempli d’autrement, et ceux d’une semaine pas encore suffisamment entamée pour offrir de réelles promesses.

C’est donc dans un état d’esprit mélange de désarroi, de perplexité et de contradictions, et empli de vides, que je vis un des mes collègues de bureau, adepte des questionnements et des remises en cause métaphysiques, se diriger vers moi avec une attitude volontaire n’annoncant rien de prometteur. Sentant le coup venir et suspectant que rien de bon ne pouvait survenir ainsi quelques minutes avant de partir déjeuner, j’ai courbé l’échine pour me préparer à une nouvelle adversité qu’un sort funeste ne manquerait sûrement pas d’ajouter aux affres dans lesquelles je me débattais. Paf, ça n’a pas loupé…

« Hey toi, laloose, c’est quoi ton objectif dans la vie? »

J’en suis resté coi, bredouillant une vague contre-question du style « ben ça dépend, dans quel domaine? », histoire de gagner un peu de temps, mais le collègue n’en démordit pas, et reposa exactement la même question. Le coup était trop rude et manifestement préparé, et je crois bien que je m’en suis sorti par un bégayant et pitoyable « ben, être heureux », pour ensuite prétexter un agenda chargé et m’enfuir…

Ca m’en a complètement gâché la grillade de boeuf saignante et les frites, le coeur n’y était pas.

Cruelle désillusion que de réaliser ne pas être en mesure de répondre facilement à une question finalement aussi simple… Aussi simple, et en même temps aussi cruciale… Dur, le lundi…

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8 Responses to Métaphysique du lundi.

  1. pourquoisecompliquerlavie dit :

    Qu’est-ce qu’elle a votre réponse ? Elle est très bien votre réponse !

    Tous, nous avons le bonheur comme objectif ! Ne chercheriez-vous pas le bonheur éternel ? Et ceux qui n’espèrent pas le bonheur éternel espèrent le bonheur sur terre.
    J’avais un prof de philo qui nous enseignait que le plaisir est animal, la joie est humaine et le bonheur est divin, que sur terre nous pouvions ressentir plaisir et joie et qu’il nous fallait attendre de rejoindre Dieu pour le bonheur.
    Alors plaisir ou joie,même bonheur par un abus de vocabulaire, chacun d’eux est notre objectif. Exemples :
    – côte de boeuf frites du lundi midi (votre transe quasi hypnotique du lundi matin n’est que l’anticipation du plaisir connu 😉
    – satisfaction du devoir accompli
    – c’est leur sainteté qui rend les saints heureux
    – quand nous voulons des enfants, c’est pour en être heureux et les rendre heureux – c’est d’ailleurs pour cela que je ne comprends pas comment les non croyants veulent aussi des enfants : comment donner le bonheur à ses enfants sans croire réellement et pouvoir leur assurer que Dieu les rendra heureux ? Les non-croyants jettent leurs enfants sur terre pour les voir souffrir et mourir…
    – Hédon, Epicure, Bouddha, Ghandi et tous les autres – même combat avec chacun sa route …
    – pourquoi croyez-vous que les femmes font le ménage ? c’est qu’elles ne peuvent vivre bien dans le bordel et le sale !
    – tout être vivant cherche sa satisfaction, les animaux sauvages dorment quand ils ont le ventre plein et chassent pour ne plus avoir faim.

    Alors oui, le bonheur est même le seul objectif qui vaille, les ennuis, les emmerdes, les douleurs, les souffrances ne sont que des accidents sur les chemins qui mènent au bonheur.

    Après, le truc, c’est de savoir reconnaître ce qui nous rend heureux au milieu de tout ce qui peut nous donner des plaisirs momentanés dont l’empilement peut nous laisser frustrés quand on constate leur vanité ou vacuité, au choix.

    Donc le lundi matin, quand vous avez faim, vous flirtez avec les vérités de la vie.

    Votre interlocuteur aurait peut-être dû mieux poser sa question « toi, qu’est-ce qui te rend heureux ? »

    Et merci, vous venez de me donner le sujet de mon cours de caté de ce matin.

  2. la fille du 37 dit :

    Très cher Laloose !

    Te voilà démasqué …par une personne qui t’es cher, qui plus est !
    Dans tous les cas, je tiens à te féliciter pour ce blog qui est très sympathique et surtout pour ta prose qui rend tes articles super intéressants à lire ….
    sur ce, je te souhaite un mardi plus radieux que ton lundi et me permettrait certainement de venir te re-lire !

    bizz a toute ta petite famille

  3. Jenny dit :

    1) suivant les manières de certains, pourquoi ne pas tenter un « et toi ? » (quitte à déjeuner avec le dit collègue…)

    2) que reste-t-il de la question de retour chez soi avec une charmante bouille qui s’essaye encore au « Papa » tant attendu et si possible en exclusivité 🙂

    3) bien préparer son lundi c’est donc avoir bien rempli le week-end (éventuellement de repos) et avoir plein de beaux projets pour la semaine !! 😉

  4. Laloose dit :

    @la fille du 37 : moi aussi je t’ai démasquée, l’avantage de l’administrateur du blog c’est qu’il peut voir les adresses mail des commentateurs 🙂
    Merci pour ce gentil commentaire et reviens quand tu veux!
    biz

    @jenny : effectivement la contre réponse que tu proposes fonctionne à tous les coups, mais j’étais trop estomaqué et en panique pour y penser…
    Oui la charmante bouille est clairement un pansement bien agréable sur ce genre de plaie. Mais elle n’efface pas la question qui taraude : quel sens donner à ma vie?

    @psclv : en réalité je crois que ce qui m’a paniqué et qui m’a fait ensuite détester ma réponse, ce n’est pas l’emploi du mot bonheur. La question posée par le collègue est excellente, et en réalité j’ai le sentiment que chacun devrait se la poser régulièrement. En tous cas, moi je devrais. Nous sommes si vite englués dans la difficultés et les limites de notre vie, si tentés de nous perdre dans un comportement de mouton con-sommateur, si contraints à sécuriser nos vies (par un emploi, une maison, une assurance, une retraite, un compte-épargne ou que sais-je), qu’on en vient assez facilement à se laisser engluer dans le quotidien, sans penser à voir au delà. Finalement, nous sommes (je suis) bien trop souvent des suiveurs agissant en réaction à des contraintes, que des personnes douées de raison et de foi (au sens large du terme)qui essayons de mettre nos vies en conformité avec nos convictions, nos actes en conformité avec nos pensées.
    Une phrase me revient en mémoire : « à force de ne pas vivre comme on pense, on finit par penser comme on a vécu ». Pan!
    Je digresse, mais finalement pas tant que ça. la question « quel sens donner à ma vie? » devrait à mon sens être la seule qui vaille réellement. La panique ressentie devant la question traduit également autre chose : me suis-je donné les moyens de réussir l’objectif que je me suis fixé, le but vers lequel je veux tendre?
    Dur.

  5. pourquoisecompliquerlavie dit :

    Je suis plus vieille que vous et j’ai appris sur le tas, c’est-à-dire à coup d’accidents de vie imprévus, arrivant en dépit d’objectifs clairement fixés accompagnés des moyens prétendument les plus surs pour y parvenir, qu’on ne fait pas toujours ce que l’on veut, qu’il faut savoir attendre que ça passe, garder l’espérance, laisser le temps au temps (à Dieu) pour pouvoir repartir vers une autre vie.

    Alors, c’est bien de se donner les moyens de ses objectifs et il le faut, mais cela ne suffit pas toujours. Il faut parfois aussi revoir ses objectifs, nons parce que l’objectif ou les moyens n’étaient pas les bons, mais parce que cela arrive.

    Et, oui, la question « donner un sens à ma vie » est effectivement la seule qui vaille vraiment. La seule réponse qui vaille aussi à coup sûr, c’est Dieu, c’est-à-dire pour nous, hommes, le bonheur et non pas le plaisir.

    Ceux qui ne sont pas chrétiens et qui vont me lire vont hurler, mais le bonheur pour Jésus c’était de mourir en croix parce que c’était le moyen de sauver les hommes, le plaisir eût été de ne pas aller à Gethsemani. Mais comment aurait-il pu vivre heureux ensuite ?

    PS : je ne devrais pas écrire aux blêmes aurores 😉

  6. Laloose dit :

    sisisi, c’est bien à l’aurore 🙂

    Quand je parlais d’objectifs et de but, c’était plus dans l’ordre spirituel que matériel en fait. La foi, le salut éternel, l’éducation, le service, tout ça…

  7. le chafouin dit :

    ben , le but de la vie, c’est de gagner un max de thunes, non? 😉

  8. Laloose dit :

    Premier éclat de rire de la journée, à 22h20. Mieux vaut tard que jamais. Merci Chafouin 🙂

    PS : Henri Proglio, sors de cet homme! 🙂

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