Responsabilité et droits individuels.

Vous l’aurez peut-être remarqué, je suis entré dans une phase de « low blogging » (dixit Le Chafouin) et ai toutes les peines du monde pour en sortir. Non que l’actualité ne soit guère porteuse ou que les sujets d’intérêt fassent cruellement défaut, bien au contraire, mais l’envie manque. Le temps aussi.

Un deuxième billet en forme de pube donc, pour un point de vue paru sur le site du Monde, à lire ici.

Il ne faut pas se fier aux apparences ni s’arrêter à la première impression. L’auteur, fondateur du Forum de Davos, n’incite guère à la sympathie ‘a priori’. De même, le titre (« Le bonus des traders est un mauvais débat ») est quelque peu rebutant, et heureusement fort peu représentatif de la teneur de l’article. Cela dit, j’ai pu y trouver des réflexions fort intéressantes, que je vous soumets. Allez, lisez!

Individualisme et perte du sens de la Communauté :

Tout individu est inclus dans des collectivités sociales dans lesquelles le bien-être commun ne peut être poursuivi que par la collaboration de tous, notamment à travers la réussite d’une entreprise. L’érosion sociale que l’on a constatée ces dernières années non seulement dans l’économie mais également en politique et dans d’autres domaines tient à la perte de substance de cette pensée communautaire. Ce processus, qui est allé très loin dans l’économie, est l’un des facteurs déclenchants de la crise économique actuelle et de ses conséquences.

La pensée des droits individuels, qui relègue la communauté à un rang subordonné, a supplanté l’ancien monde dirigé par la conscience du devoir collectif à l’égard de la société.

Réflexion particulièrement juste qui mériterait d’être plus largement développée dans le domaine sociétal, car c’est à mon sens bien de là que provient le mal, qui s’est ensuite propagé à la sphère économique. La primauté de l’individu sur le collectif, l’absolutisation du droit au détriment du devoir engendrent des conséquences dramatiques non seulement à court mais aussi à long terme, pour les individus eux-même comme pour leur communauté et leur environnement. Nous sommes bercés dans l’illusion de la liberté, alors que comme le rappelle fort bien Thomas More dans un récent billet, cette « liberté négative des libéraux, qui consiste à ne pas subir d’interférence venant de tiers, conduit, en l’absence de toute fin transcendante, à l’affirmation d’un pur pouvoir arbitraire de la volonté et du désir. Il s’agit d’une liberté vide dans laquelle le désir se développe sans limite parce que sans but« . Cette obsession de l’assouvissement de tous nos désirs, pulsions ou envies nous amène effectivement à nous affranchir de toute notion de responsabilité. Dans cette optique finalement, qu’importe mon intégrité physique et mentale (drogue), qu’importe l’enfant à naître (avortement) ou l’enfant déjà né (divorce, adoption homosexuelle), qu’importent l’Humain et son devenir (dérives bioéthiques), qu’importe le conjoint (banalisation de l’adultère), qu’importe mon prochain et mon pays (évasion fiscale), qu’importe l’environnement, qu’importent les conditions de travail et de vie des ouvriers du tiers monde qui fabriquent mon tshirt et mon ordinateur etc etc… puisque seul le « je » compte à mes yeux, puisque seuls mon bonheur et mon plaisir méritent d’être retenus?

 L’ultralibéralisme, ou la déresponsabilisation de l’entreprise :

On a ainsi vu l’entreprise se transformer d’une entité possédant un sens à une autre servant un objectif. Au sens – créer ensemble, pour le bien de tous, des produits et des services – s’est substitué un but : réaliser le plus rapidement possible un bénéfice important et voir du coup le cours des titres grimper. Ajoutez à ce mouvement l’abandon des responsabilités à l’égard des risques propres, et vous obtenez une perversion du système entrepreneurial.

Dans ce contexte, l’entreprise n’est plus une communauté organique mais une machine à produire des bénéfices dans laquelle tout ce qui ne sert pas au mieux le nouveau but – cadres, collaborateurs, produits, sites, etc. – devient interchangeable. Le secteur des finances a été plus que d’autres touché par cette évolution : c’est celui où le rapport avec le sens premier de l’entreprise, à savoir la production de valeurs substantielles, était le plus ténu. Ce phénomène n’est pas sans incidence sur les comportements. Celui qui se rend compte qu’il est interchangeable va être mû par son propre profit.

 Cette dilution complète de la responsabilité individuelle dans la volonté de pur assouvissement de son désir induit le même type de conséquences dans le monde de l’entreprise.  Là où prévalait la notion de bien commun et de responsabilités partagées, là où le sage principe de la destination universelle des biens dans la doctrine sociale de l’Eglise indique que « l’homme ne doit jamais tenir les choses qu’il possède légitimement comme n’appartenant qu’à lui, mais les regarder aussi comme communes: en ce sens qu’elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres » et que « l’individu ne peut pas agir sans tenir compte des effets de l’usage de ses ressources, mais il doit agir de façon à poursuivre aussi, au-delà de son avantage personnel et familial, le bien commun« , nombre de dirigeants et actionnaires ont une fâcheuse propension à ne se laisser guider que par le profit et l’intérêt à court terme, en ignorant les conséquences sur les autres parties prenantes de l’entreprise et notamment son facteur humain considéré comme une variable d’ajustement parmi d’autres. Et comme le souligne justement l’auteur, cette évolution a elle-même en retour un impact sur la société et les individus : brisant les liens sociaux, fragilisant les personnes et s’affranchissant de toute notion de responsabilité, l’ultralibéralisme renforce encore cette dimension du chacun pour soi et la tentation du repli sur soi.

 En conclusion?

Le diagnostic, même incomplet, sonne juste. Manquent cependant des propositions concrètes pour corriger le tir, au delà du couplet mille fois entendu sur le « repenser l’évolution de nos systèmes de valeurs, nos normes éthiques et nos mécanismes de régulation économiques, politiques et sociaux ». Plus vague, tu meurs. Dommage.

 

PS : Le titre du billet est un peu naze (le contenu aussi?), mais il se fait tard, alors j’implore l’indulgence du lecteur…

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3 Responses to Responsabilité et droits individuels.

  1. NM dit :

    Il faut aller au-delà des mots, c’est certain. La référence aux stakeholders (participants) peut cependant faire réfléchir et on peu se demander si le projet initial (ou reconstruit ex post comme tel) de réunir décideurs et stakeholders ne mériterait pas d’être repris sérieusement dans un cadre moins sélect que Davos et ses déclinaisons.
    L’évolution de la doctrine sociale de l’Eglise sous l’influence de Jean-Paul II et peut-être encore plus sous celle de Benoît XVI invite à aller dans ce sens. J’en reparlerai sans doute très prochainement (et j’en aurais déjà reparlé si le temps ne me faisait pas aussi cruellement défaut qu’à notre ami Laloose).

  2. Jenny dit :

    Je dois dire qu’avec ce petit ralentissement, c’était plus facile à suivre. N’étant pas devant mon ordi pendant la majeure partie de mon travail, le rythme moins fréquent permet aussi de méditer un billet et de le relire sans qu’il soit déjà « périmé » voire de mettre un commentaire pas nécessairement « à chaud » ; pas besoin de s’excuser donc…

  3. Laloose dit :

    @NM : vivement que tu aies du temps 🙂
    Je suis perplexe sur l’utilité de tels forums : le changement espéré viendra-t-il de la « conversion » des élites ou bien d’une modification du comportement de la « base » et d’initiatives locales et ciblées? Je m’interroge.

    @Jenny : Quand je vois le rythme prolifique de certains bloggueurs (en qualité comme en quantité), j’avoue que je complexe. Sortir de l’actualité pour mieux se concentrer sur des sujets de fond, voilà ce que j’aimerais, mais le temps fait cruellement défaut. Surtout quand on écrit poussivement. Mais au moins cela laisse une bonne marge de progression 🙂 merci pour le soutien!

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