Handicapés : Assistance sexuelle ou prostitution?

C’est à la lecture d’un article de Rue89 que j’ai pris connaissance de cette nouvelle trouvaille en matière sexuelle. Intitulé « Des assistants sexuels pour les handicapés mentaux suisses« , l’article est consacré à une thèse sur  les différences franco-suisses sur le thème de la sexualité des handicapés, et traite plus particulièrement de l’assistance sexuelle pour les handicapés mise en place chez nos voisins. On nous apprend ainsi qu’ :

En Suisse, une association, SEHP, propose aux parents et aux institutions des listes d’assistant(e)s, dont les prestations peuvent aller d’un contact sensuel à l’aide à la masturbation, en passant par l’aide à la relation sexuelle entre deux handicapés. Certains vont jusqu’à la pénétration avec l’assistant(e).

En creusant un peu le sujet, il apparaît qu’en France de nombreuses associations ont engagé des actions de lobbying intense pour obtenir la mise en place de « services » du même genre. En 2008, un manifeste a été lancé par l’Express, intitulé bravement « Tous solidaires avec les personnes handicapées », et réclamant notamment pour les handicapés le « droit à une vie affective et sexuelle« . Aucun détail sur ce que signifie ce fameux « droit », ni ce qu’il implique en pratique, mais uniquement un commentaire : « Les relations amoureuses des personnes handicapées sont le dernier tabou. Jusqu’à quand ?« . Difficile de faire plus vague et plus elliptique, même si l’emploi du mot « tabou » est en général assez révélateur de ce qui se cache derrière. En 2008 toujours, un « Collectif Handicaps et Sexualités » a été monté, regroupant des associations reconnues (Association Française contre les Myopathies, Association des Paralysés de France, Coordination Handicap Autonomie et Handicap International). Dans son texte fondateur, ce collectif se fixe notamment comme action prioritaire l' »appui à la mise en place de services d’accompagnement érotique et/ou sexuel » sur le modèle de ce qui est pratiqué dans certains pays européens comme le Danemark, l’Allemagne, la Suisse ou les Pays-Bas.

Aucun détail concret sur ce que peut recouvrir exactement cet accompagnement sexuel revendiqué en France. Pour en savoir plus, il faut regarder ce qui se fait en Suisse, comme peut le décrire la Tribune de Genève :

L’assistant sexuel répond aux demandes qui sont adressées au SEHP dans un premier temps. «Une femme qui souhaite avoir un contact peau à peau. Un homme qui veut voir une femme nue. Un massage érotique ou une masturbation. Il y a autant de demandes que de situations individuelles.» Les baisers et les pénétrations ne font pas pour le moment partie de la prestation, facturée 150 francs [suisses] l’heure.

Je n’ai aucun jugement à porter, bien au contraire, sur le souhait des personnes handicapées à avoir une vie sexuelle épanouie. J’ai en revanche beaucoup de mal avec ces revendications d’un pseudo « droit à une vie affective et sexuelle« , ou d’un « droit à la sensualité« .

Il me parait tout d’abord très dangereux de rentrer dans une optique de commerce de la sexualité, et de la réduction de cette même sexualité à une dimension purement marchande. Je ne nie pas que les intentions de départ soient bonnes, surtout quand elles proviennent d’associations qu’on ne peut suspecter de dérive soixante-huitarde. Cela dit, au nom de ces a priori bonnes intentions, on est clairement dans une logique de promotion de la prostitution. On pourra appeler cet « accompagnement » comme on veut, l’habiller de termes neutres et plutôt sympas : service à la personne, profession para-médicale, emploi de proximité, métier de service… Il n’en reste pas moins que je ne vois pas comment désigner autrement que par le terme de prostitution un service rémunéré comportant des actes sexuels, un échange d’argent contre du sexe… On aura beau nous le présenter différemment, changer le nom ne permet pas de changer la réalité de ce que cela signifie sur le fond. Comment accepter que ce soit mise en place une nouvelle forme de prostitution, même soft ou politiquement correcte, alors que celle-ci n’est qu’esclavage, exploitation, humiliation et déshumanisation?

Ethiquement parlant, ces revendications posent également des problèmes de taille, qui ne concernent pas d’ailleurs que le monde handicapé, mais  notre société dans son ensemble. On nous parle de « droit à la sexualité » : mais outre le fait qu’on se demande bien d’où peut bien provenir ce droit et ce qu’il signifie, on peut se demander si une relation minutée, à sens unique, et payante relève réellement de la sexualité. On peut également s’alarmer du fait que cette sexualité soit de plus en plus réduite à une simple génitalité, réduite à des notions de techniques et de performances, entre services payants, relations purement sexuelles, pornographie, et plus largement marchandisation du sexe. Magie du néolibéralisme : on voit fleurir des droits sans que soient évoqués de quelconques devoirs, et ringardiser les valeurs, les principes et plus largement une éthique qui doivent normalement fonder tout droit. Au final, le sexe est devenu un article de consommation comme un autre, tout comme d’ailleurs le corps dans son ensemble, et la jouissance est devenue un but à atteindre en soi, une des sources du bonheur (cf billet de Nemo sur ce sujet).

En outre, au nom de quoi limiter ce « droit à la sexualité » aux seuls handicapés, sans l’étendre également à d’autres catégories de population en position de « handicap social »? On pense naturellement aux prisonniers, aux malades dans les hôpitaux, aux personnes âgées, mais aussi pourquoi pas à tous ceux qui peuvent considérer ne pas avoir une vie sexuelle épanouie, qui  souffrent de solitude… On le sent avec ce dernier point, droit à la sexualité implique  de facto légalisation ou dépénalisation de la prostitution. Or peut-on donner une réponse marchande à la souffrance ?

En réalité, il m’apparait que cet « accompagnement sexuel » est une très mauvaise réponse à de très bonnes questions. Les personnes handicapées et de nombreuses associations réclament une meilleure prise en compte de leur sexualité, non pas seulement sous un angle « technique », mais plus largement dans la cadre d’un plus grand respect de leur personne dans leur globalité et dans leur intimité. Et instituer ce « droit » pourrait être une forme de solution de facilité que l’on pourrait être tenté d’utiliser sans souci de traiter les véritables demandes de fond des personnes concernées, tout comme peut l’être par exemple l’utilisation très large de la pornographie dans les établissements accueillant les personnes dépendantes, mais aussi constituer une certaine forme de mépris : personne ne voudra de toi « normalement », alors paie ou fais appel à quelqu’un qu’on paie…

En conclusion, il me semble qu’il faille être réellement très clair sur les propositions que l’on peut faire sur ce sujet. Mettre en place un réel accompagnement permettant aux handicapés d’entendre un vrai discours sur la sexualité, d’être écoutés, soutenus et aidés à prendre en main leur vie sentimentale me paraît parfaitement respectable et totalement souhaitable dans une démarche de respect des personnes. Mais il convient qu’une barrière éthique soit clairement établie entre cet accompagnement légitime et d’éventuels « services sexuels » qui ne seraient qu’une forme à peine déguisée de prostitution. Il n’y a aucune raison de confondre  ou de substituer un réel accompagnement avec une marchandisation du sexe, du corps et de l’être.

Enfin, vouloir à tout prix briser les tabous ou faire cesser l’hypocrisie c’est bien : mais au delà du maniement théorique et absusif de ces termes magiques qui justifient tout, il convient également que notre propre regard change sur ce sujet. Que la société apprenne à accepter les handicapés dans leur globalité : combien d’entre nous sont prêts par exemple à envisager sereinement, sans crainte ni sourire,  le fait que des handicapés puissent avoir des relations intimes? puissent avoir des enfants, peut-être ou probablement atteints des mêmes maladies génétiques?

C’est aussi à nous de changer.

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3 Responses to Handicapés : Assistance sexuelle ou prostitution?

  1. NM dit :

    C’est simplement une forme de prostitution. La vie affective devrait en outre être première sur la vie sexuelle. L’affection peut comporter un aspect sexuel mais ce n’est pas nécessaire.

    « Ethiquement parlant, ces revendications posent également des problèmes de taille… » ???

  2. Castafiore dit :

    C’est plus dégradant qu’autre chose…

  3. Prostitution ou non ?
    L’assistance sexuelle est une offre de sensualité, de caresses érotiques et sexuelles, d’affection où cunnilingus, fellation et pénétration sont en général interdit, cela contre de l’argent. Une forme de  » prostitution tendresse ». Mais il n’y a aucun rapport avec  » une passe « . C’est un don de soi pendant une heure, à un prix fixe, pour réveiller des corps oubliés.

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