Acharnement thérapeutique : où situer la limite?

RouteLe jugement était jusqu’ici passé inaperçu, mais Le Figaro a révélé ce mardi que le tribunal administratif de Nîmes a condamné en juin le centre hospitalier d’Orange pour « obstination déraisonnable« , autrement dit acharnement thérapeutique, pour des faits remontant à 2002 : A la suite d’un accouchement difficile et sensible, les médecins avaient réanimé pendant de très longues minutes un enfant né en état de mort apparente, c’est à dire présentant un ralentissement extrême des fonctions vitales. Cette réanimation a finalement permis de sauver l’enfant, mais son cerveau n’a pas été irrigué pendant une trentaine de minutes, et il présente aujourd’hui de lourds handicaps physiques et mentaux. L’expertise doit maintenant déterminer la responsabilité exacte de l’hôpital dans ces handicaps, de façon à établir le montant des dommages financiers qu’il devra verser aux parents, qui réclament 500 000 euros.

Ce jugement inédit (être condamné pour avoir sauvé une vie) appelle naturellement de nombreuses questions, dont celle de la valeur financière d’une vie humaine et celle de la valeur « qualitative » d’une vie handicapée, mais une question prédomine : où situer la limite entre la lutte pour sauver une vie  et l’acharnement thérapeutique?

C’est la question qui est au coeur du jugement prononcé, qui précise : « En pratiquant ainsi sans prendre en compte les conséquences néfastes hautement prévisibles pour l’enfant, les médecins ont montré une obstination déraisonnable constitutive d’une faute médicale de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier d’Orange« . Obstination déraisonnable. Ces mots sont finalement assez proches de la définition que fait l’encyclique catholique Evangelium Vitae de l’acharnement thérapeutique :

[…] ce qu’on appelle l’acharnement thérapeutique, c’est-à-dire certaines interventions médicales qui ne conviennent plus à la situation réelle du malade, parce qu’elles sont désormais disproportionnées par rapport aux résultats que l’on pourrait espérer ou encore parce qu’elles sont trop lourdes pour lui et pour sa famille. Dans ces situations, lorsque la mort s’annonce imminente et inévitable, on peut en conscience renoncer à des traitements qui ne procureraient qu’un sursis précaire et pénible de la vie, sans interrompre pourtant les soins normaux dus au malade en pareil cas. Il est certain que l’obligation morale de se soigner et de se faire soigner existe, mais cette obligation doit être confrontée aux situations concrètes; c’est-à-dire qu’il faut déterminer si les moyens thérapeutiques dont on dispose sont objectivement en proportion avec les perspectives d’amélioration.

Le renoncement à des moyens extraordinaires ou disproportionnés n’est pas équivalent au suicide ou à l’euthanasie; il traduit plutôt l’acceptation de la condition humaine devant la mort.

L’affaire est délicate, puisque dans la pratique, le jugement d’un médecin par rapport à une situation précise dans laquelle il est impliqué est forcément subjectif. Aucun manuel ne décrit précisément cette fameuse limite… Le Monde cite néanmoins fort justement un avis de la Société française d’anesthésie et de réanimation, qui précise dans un document que « certaines situations imposent à l’évidence l’arrêt des manoeuvres de réanimation« , dont « la persistance d’un état de mort apparente […] au-delà de la 20ème minute de réanimation précoce et bien conduite« , tout en concluant que « c’est aux unités de réanimation néonatale que revient la tâche difficile d’apprécier le pronostic […] qui permet d’éviter les excès thérapeutiques et de décider d’un éventuel arrêt de la réanimation« .

En réalité, il apparaît bien que toute réanimation induit des risques importants, comme le précise un médecin dans l’article du Figaro, « Sur le plan médical, au-delà de trois minutes de privation d’oxygène, on sait qu’il y aura des conséquences cérébrales irréversibles. Mais on ne connaît l’ampleur de ces conséquences qu’une fois l’enfant réanimé. Or, réanimer, c’est notre métier« . Dans cette affaire précise, on est très loin  de ces trois minutes, et au delà des 20 minutes déconseillées par la Société française d’anesthésie et de réanimation. Mais demain qu’en sera-t-il si cette affaire fait jurisprudence? Alors qu’aujourd’hui la judiciarisation des pratiques entraîne de nombreuses actions en justice contre des médécins accusés de ne pas avoir tout mis en oeuvre pour sauver une vie, ne risque-t-on pas également l’effet inverse? L’équilibre est fragile, et le médecin doit se trouver bien seul lorsqu’ il doit décider en son âme et conscience s’il doit ou non poursuivre les soins, surtout lorsqu’on est dans une situation d’urgence qui rend difficile la prise de conseils ou le partage de la décision avec des collègues ou la famille.

Au final, difficile d’avoir un avis tranché sur la question. A l’instar de Jean Leonetti, je pense qu’il « serait très grave que cette décision soit prise comme une décision qui empêche de donner la chance à la vie« . Et sans vouloir protéger à tout prix les médécins, je serais favorable au fait que ce type d’affaire ne soit pas jugée par un tribunal avec des notions de dommages et intérêts que je trouve déplacés, mais plutôt par un collège de médecins, à charge ensuite de bien diffuser ces enseignements dans les écoles de médecine et auprès des autres praticiens. Je souhaite en tous cas bonne chance et bon courage à tous ceux qui passent leur vie à en sauver ou en soigner. En espérant qu’ils pourront trouver toutes les formations et tous les conseils nécessaires pour prendre les bonnes décisions, sachant qu’en règle générale, on ne sait si elles sont bonnes ou mauvaises que bien après les avoir prises… Ces parents auraient-ils porté plainte si leur fils était en bonne santé aujourd’hui?

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11 Responses to Acharnement thérapeutique : où situer la limite?

  1. Jenny dit :

    « Blogue qui peut »… ben je pense que quand on écrit ainsi, ON PEUT ! Erire si bien (sans oublier si vite) et ne pas le faire pour le ouèbe serait dommage…

    Je choisis ce message pour laisser mon premier commentaire : petite fioretti en culture religieuse avec des secondes sur l’euthanasie pour les préparer à l’actualité de la semaine prochaine : après plusieurs sûrs d’eux « pour » l’euthanasie, une courageuse a rappelé que les médecins sont là pour soigner… Je passe sur les constats malheureux des dégats faits par les lobbys auprès de ces jeunes pour finir sur « au début j’étais pour mais après ce débat, je ne sais plus quoi penser ».

    Laloose va bien vite sur l’actu 🙂 …
    En plus avec Mme Royale qui n’en rate pas une…
    Quand je pense que Mgr Di Falco « nous » reproche de ne pas être sur le ouèbe… il n’y a qu’à visiter les blogs (euh pardon blogues) amis.

    Sur ce, au plaisir de vous lire – « Blogue qui peut » = page de démarrage 😉

  2. Laloose dit :

    merci jenny 🙂
    cette actualité peut effectivement permettre de parler de l’euthanasie, même si les deux points ne sont pas totalement semblables.

  3. Castafiore dit :

    CA veut dire « très longues minutes »?
    Si j’ai bien compris, ce qui est conseillé c’est trois minutes de réa?
    S’ils ont dépassé, ils sont en effet en tort, quoique l’intention soit bonne.

  4. Castafiore dit :

    * Ca veut dire quoi « très longues minutes »

  5. Laloose dit :

    Une trentaine a priori.
    Ce qui est déconseillé c’est plus de 20 min. maintenant est-ce que cette info est disponible et largement diffusée, je ne sais pas…
    3 min, c’est le temps à partir duquel il y a des lésions systématiques, plus ou moins graves.

  6. toutestgrace dit :

    D’après un commentaire d’un médecin sur Le Salon Beige, à propos du même sujet, les fameuses « 3 minutes » seraient le temps maximal « supportable » par le cerveau A PARTIR DU MOMENT où il est privé d’oxygène… sauf qu’il n’y a aucun moyen certain (toujours d’après le commentaire du médecin) de savoir quand a lieu la coupure de l’alimentation en oxygène.
    Une réanimation pourrait alors durer 20 minutes sans séquelles graves : si la coupure d’oxygène n’a lieu que dans les deux dernières minutes, ça peut passer.

  7. mimi dit :

    le sujet est délicat, peut être y a t il eu  » acharnement » de la part des réanimateurs. pour moi qui travaille dans un hopital, je m’ interroge sur ce qu’ on demande aux soignants , médecins ou infirmières. la vie à tout prix, sans quoi on peut être inculpé de non assistance à personne en danger ? la vie au prix que j’ ai choisi, et là ça se corse. Si ce que j’ ai ou aurais choisi, n’ est pas le résultat obtenu par les médecins, alors je fais un procès. Sommes nous dans un monde où la vie n’ a de valeur que si elle répond à des critères établis par le client ? la réponse à la souffrance engendrée par la maladie ou le handicap se trouve t elle dans la judiciarisation, et ne nous y trompons pas, dans l’ indemnisation en espèces sonnantes et trébuchantes ?
    pauvre enfant handicapé , non seulement il est souffrant, mais en plus ses parents attaquent parce qu’ il a survécu
    moi qui travaille auprès des malades en phase terminale, je ne peux comprendre que la dignité ou la valeur de la vie soit réduite à un aspect physique, un handicap, une image corporelle extérieure dite  » déchue  »
    cela dit, je n’ ignore pas la souffrance des parents, on repousse sans arrêt les limites de nos exploits médicaux, ça pose des problèmes nouveaux et récurrents sur cette fameuse limite au delà de laquelle il n’ est pas raisonnable d’ aller

  8. Laloose dit :

    @Mimi : merci.

    J’en profite pour mettre un lien vers un article intéressant paru sur Slate.fr et qui cite les réactions d’experts en réanimation néonatale.
    http://www.slate.fr/story/13083/nouveaux-nes-justice-acharnement-therapeutique

  9. michel dit :

    Merci, j’envois la page sur Twitter et Facebook et un ou deux digg-like, en plus ca me concerne

    http://www.drigg-france.com/ACTUALITE/DEBAT-EUTHANASIE-BLOGOSPHERE-POUR-OU-CONTRE-EUTHANASIE-AVIS-SUR-EUTHANASIE-SANS-CENSURE

  10. titou dit :

    à propos de tout ça , lien très intéressant que je vous conseille d’aller voir : http://www.fautpaspousser.com

  11. Laloose dit :

    Effectivement, j’ai déjà signé cette pétition. Excellent lien. Je cite :
    « Se dire favorable au respect des personnes gravement malades ou dépendantes et en fin de vie, c’est avant tout s’intéresser à leur besoin de rester au cœur de la vie.

    Voici 10 idées pour concrétiser personnellement cet engagement, chacun selon sa disponibilité et ses compétences.

    Donner et prendre des nouvelles
    Visiter les personnes malades
    Ecouter, écouter et écouter
    Ne pas cacher la vérité
    Ne jamais cesser de considérer chaque personne comme vivante
    Oser le mélange des générations
    Vivre les rites de deuil
    Evoquer les disparus
    Soutenir les aidants
    Devenir volontaire en soins palliatifs »

    Voilà qui peut donner des idées à ceux qui militent pour l’euthanasie comme une fin de vie dans la « dignité ». Eh bien au delà des paroles et des gesticulations, voilà des idées leur permettant de se mettre CONCRETEMENT au service de ceux qu’ils prétendent défendre. Ca s’appelle la cohérence.

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