Sperme congelé : une fausse affaire qui masque un vrai problème.

microinjectionVous avez probablement entendu parler de Fabienne Justel, dont l’histoire a fait le tour des salles de rédaction, sans pour autant entraîner le débat public que cette femme souhaitait manifestement.

Bref rappel des faits : le mari de cette dame, atteint d’un cancer nécessitant un traitement par chimiothérapie risquant d’altérer sa fertilité, avait effectué plusieurs dépôts de sperme au CECOS de Rennes. Ce patient étant par la suite décédé, sa femme avait demandé la restitution de ce sperme pour pouvoir effectuer une insémination à l’étranger, l’insémination post mortem étant interdite en France. Suite au refus du CECOS, la demanderesse s’est donc tournée vers la Justice, qui a finalement tranché hier : Elle ne pourra pas récupérer les gamètes congelés de son mari, en vertu d’une stricte application des lois de bioéthique et du code de la santé publique.

Code qui précise clairement les choses quant à l’insémination artificielle :

L’homme et la femme formant le couple doivent être vivants, en âge de procréer, mariés ou en mesure d’apporter la preuve d’une vie commune d’au moins deux ans et consentant préalablement au transfert des embryons ou à l’insémination. Font obstacle à l’insémination ou au transfert des embryons le décès d’un des membres du couple, le dépôt d’une requête en divorce ou en séparation de corps ou la cessation de la communauté de vie, ainsi que la révocation par écrit du consentement par l’homme ou la femme […]

Et le Comité national consultatif d’éthique avait à l’époque justifié cette interdiction de l’insémination post mortem en arguant que les vivants ne pouvaient « disposer des éléments du corps des morts qui ne peuvent plus s’exprimer« . En conséquence, le tribunal n’a fait que constater que « tout projet de procréation médicalement assistée, formé par une personne seule à la suite du décès de l’un des membres du couple » était strictement exclu par la loi de 2004, et que de plus, de son vivant, le défunt « ne s’était jamais exprimé sur la question de la liberté et du droit de l’homme décédé à procréer« . Enfin, il a été rappelé que le contrat passé entre le donneur et le CECOS prévoyait que « l’utilisation du sperme n’était possible que pour lui-même, présent et consentant« , et qu’il apparaissait clairement que la plaignante « recherchait en définitive à contourner l’application de la loi française qui prohibe l’insémination post-mortem« . Dont acte.

La loi actuelle repose sur un argument qui paraît de bon sens, celui de l’intérêt de l’enfant de ne pas être conçu orphelin de père. La PMA (procréation médicalement assistée) se base en France sur un principe simple, celui de répondre à la demande d’un couple formé d’un homme et d’une femme vivants, en âge de procréer et ce afin de remédier à une infertilité dont « le caractère pathologique a été médicalement diagnostiqué« . Dans ce sens, ces techniques médicales ne sont pas un moyen de procréer différemment mais une aide  apportée à un couple  pour avoir un enfant qui aura un père et une mère pour l’élever. Si la vie peut casser ce couple, par la séparation ou par la mort, la mission du médecin n’est en aucun cas de créer un handicap pour l’enfant dès sa naissance.

Cet argument de bon sens semble devoir être de peu de poids devant l’évolution progressive de mentalités, exigeant de plus en plus de « droits » et pour qui l’ « amour » sert de justification  ultime pour tout et n’importe quoi. En l’occurrence, on se rend compte dans ce cas précis qu’en partant d’une bonne intention, à savoir vouloir apporter une assistance médicale à des parents ne parvenant pas à avoir d’enfant, on aboutit à des situations de plus en plus rocambolesques, partant elles aussi de bonnes intentions… Tout cela étant en plus aggravé par la permissivité plus grande qui règne chez nos voisins. Je ne suis pas réellement intéressé par le cas Justel en particulier, qui constitue certes une dérive qui risque d’en appeler d’autres, mais qui cache à mon sens le point central qui est celui de la procréation médicalement assistée et de sa conséquence, qui est la mise à disposition d’embryons humains pour la recherche scientifique. Points sur lesquels je ne m’étais jusqu’ici peu posé de questions, tellement ils font partie du « paysage », mais qui soulèvent néanmoins quelques interrogations lourdes sur le plan éthique.

Tout d’abord, on peut voir dans la PMA, au delà des bonnes intentions qui la justifient, une certaine forme de déclassement de l’acte conjugal en un fait purement scientifique. C’est évidemment subjectif, et cela ne dérangera peut-être pas une majorité de personnes, mais il semble que les manipulations d’éprouvettes, le « je te prélève un ovule », puis « Monsieur si vous voulez bien passer dans la petite salle sisisi vous verrez il y a des magazines qui vous aideront, allez-y on vous attend ici », et hop je te mélange tout ça, j’en fais un embryon, et je l’insémine, tout cela n’est guère poétique, ne laisse pas sa part au grand mystère de l’amour qui engendre la vie, à cette union charnelle qui débouche sur quelque chose qui nous dépasse complètement… L’intimité conjugale est ainsi remplacée par une atmosphère purement médicale sur laquelle règne non pas les futurs parents mais une équipe de scientifiques en blouses blanches… L’idée de cette dépersonnalisation des corps par la manipulation médicale, la femme n’étant plus considérée que comme une machine à produire des ovocytes, et l’homme, à produire des gamètes mâles, le médecin apparaissant comme le « grand horloger » de l’affaire,  cette idée je l’avoue me dérange, même si c’est évidemment « facile à dire » vu de l’extérieur.

Conjointement à cette première remarque sur la forme, il me semble également que l’embryon n’apparaisse plus que comme un simple « produit », issu d’une technique et non d’un acte d’amour, et induisant de facto un rapport de domination entre les parents et l’enfant, entre les « producteurs » et le « produit ». Dans cette optique, l’enfant n’est alors plus un « don », mais un « dû », non plus le résultat tangible d’une union des esprits et des corps, mais le résultat d’un mélange savant dans une éprouvette… Et le risque est grand que dans un avenir proche, la tentation eugéniste ne se fasse de plus en plus forte : quand on dispose de plusieurs embryons, pourquoi ne pas, tant qu’à faire, choisir ceux qui pourront donner les plus beaux produits, les plus conformes aux attentes de leurs parents-producteurs? Qui, s’il avait le choix, pourrait affirmer qu’il ne se poserait pas, ne serait-ce que très brièvement, la question?

Ce choix dans les embryons disponibles est d’ailleurs déjà effectué, puisque dans la pratique seuls les plus vigoureux sont utilisés, les autres étant de facto sacrifiés, ou bien si les parents sont d’accord, livrés aux scientifiques pour des recherches… La question de ces embryons surnuméraires est loin d’être anodine, puisqu’en France les recherches sur les cellules-souches embryonnaires, interdites par la loi de bioéthique de 1994, ont finalement été autorisées en 2004. Autorisation qui fait un peu penser dans son mécanisme à la dépénalisation de l’IVG en son temps, puisque bien hypocritement, la loi de 2004 réaffirme l’interdiction des expérimentations sur l’embryon, mais tout en les dépénalisant à condition qu’elles soient « susceptibles de permettre des progrès thérapeutiques majeurs » et qu’elles ne puissent pas « être poursuivies par une méthode alternative d’efficacité comparable ». Dans la réalité, 95% des projets de recherches sont acceptés…

La question sous-jacente est clairement celle du statut (éthique, voire légal) à accorder à l’embryon humain. On le sent bien, cette question est extrêmement sensible, et notamment de par les répercussions qu’elle pourrait avoir sur d’autres sujets et notamment l’IVG. Et en la matière, la prudence est de mise. Le conseil d’État dans une étude parue le 6 mai dernier dans le cadre de la révision des lois de bioéthique, déclarait : « de la fécondation d’un embryon à la naissance d’un enfant (…), le champ de notre ignorance demeure infiniment plus grand que celui de nos connaissances. Dire qui est l’embryon ou ce qu’il est relève de l’impossibilité », tout en ajoutant que la recherche sur l’embryon humain « soulève des oppositions éthiques car elle porte atteinte non à une chose mais (…) à une personne humaine potentielle, qui ne saurait donner lieu à instrumentalisation »… On pourrait imaginer en conséquence que le principe de précaution (assez en vogue en ce moment) pourrait prévaloir. Eh bien non, dans la même étude, le conseil d’état propose d’autoriser les recherches sur les embryons! En bref, on se refuse à considérer l’embryon comme une « chose », on n’est pas prêt à l’admettre comme « être », et en attendant de trancher on accepte de le sacrifier sur l’autel de la science… En réalité, il n’est jamais permis d’agir avec une conscience douteuse quand l’enjeu est la vie d’un être humain, ou dans ce cas d’une vie qui pourrait être humaine. Surtout quand il existe des alternatives, et il en existe avec les cellules-souches adultes qui semblent d’ailleurs promises à un avenir scientifique nettement plus brillant que ses consœurs embryonnaires…

Ces sujets sont techniques, et je pense qu’une grande partie de la population n’est pas réellement consciente de leurs enjeux. Il est clair que les progrès continus de la recherche médicale, couplés avec le souhait légitime d’apporter des solutions à des couples en difficulté, doivent être considérés et soutenus. En revanche, il convient de ne pas céder aux sirènes d’une mentalité technoscientifique utilitariste et déshumanistante. Une réelle démarche éthique doit se fonder avant tout sur le principe de dignité, et non celui d’utilité, que celle-ci soit collective (santé publique, recherche…) et/ou individuelle (aide à la procréation…). Le respect de la vie humaine ne peut être mise en balance avec des arguments qui relèvent en définitive d’un utilitarisme social ou scientifique.

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2 Responses to Sperme congelé : une fausse affaire qui masque un vrai problème.

  1. mimi dit :

    un chercheur pour qui j’ ai beaucoup d’ admiration disait ceci ou à peu près :  » aujourd’ hui,on fait l’ amour sans faire d’ enfant, et on fait des enfants sans faire l’ amour  »
    au delà du jeu des mots, je trouve que cette phrase invite à une réflexion profonde sur nos capacités scientifiques actuelles,et le manque de réflexion sur l’ homme qu’ elles devraient soustendre. On a un peu l’ impression de jouer à l’ apprenti sorcier, et de réfléchir après, bien embêtés avec des situations inextricables, comme ces embryons congelés, ils sont des centaines de milliers dans le monde, ces enfants qui naissent orphelins,ces enfants dont on voudrait bien reconnaitre pour que la maman fasse son deuil (lors d’ une mort in utéro )que c’ est un enfant, mais alors, ça veut dire que les victimes de l’ IVG sont aussi des enfants ??? que de contradictions dans lesquelles on s’ empêtre .
    Au sujet des cellules souches, la france est extrêmement à la traine, par rapport à nos voisins anglais par exemple, qui travaillent sur les cellules souches adultes, qu’ on trouve par exemple dans le sang de cordon. Ces travaux sont en effet plus avancés que ceux sur les cellules souches embryonnaires, et surtout, ils évitent de toucher aux embryons, donc à la vie ; je ne comprends pas pourquoi on s’ acharne ici à se créer des problèmes éthiques, alors que voilà bien ( pour une fois ) une occasion de s’ en éviter ! à moins que ça ne soit idéologique ………..

  2. Laloose dit :

    Idéologique peut être, économique sûrement étant donné les intérêts financiers énormes engagés par les grands labos en terme de recherches, brevets etc…

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