« J’étais un étranger et vous m’avez accueilli »

« Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger. J’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez accueilli. J’étais nu, et vous m’avez vêtu. J’étais malade, et vous m’avez rendu visite. J’étais en prison, et vous êtes venus vers moi » (Mt 25, 35).

Sept ans se seront donc écoulés entre la fermeture du camp de Sangatte en 2002 et celle de la « jungle », campement de fortune près de Calais pour clandestins espérant passer en Angleterre, survenue ce lundi. Que cette fermeture soit motivée par la volonté de mettre un terme à des situations d’extrême insalubrité et de précarité, ou qu’elle ne soit qu’une simple opération de communication, elle ne règle en aucun cas la question et met cruellement en relief l’échec des politiques menées jusqu’ici.

Parmi les sujets politiques à fortes implications éthiques, celui de l’immigration mobilise fortement les chrétiens. Les débats de ces dernières années sur les thématiques d’immigration « choisie » en opposition à celle « subie » ont vu les mouvements d’Eglise s’impliquer assez largement pour faire entendre leur voix, évêques compris.

Ce sujet est un de ceux qui semblent souligner l’opposition entre la fidélité à l’Evangile d’une part et des choix politiques forcément réalistes d’autre part, entre une éthique évangélique « angélique » et des nécessités politiques « amorales », opposition qui peut amener les catholiques, comme d’ailleurs bon nombre de citoyens, à être divisés quant aux solutions politiques et pratiques à apporter sur ce sujet, que ce soit à court ou à long terme. « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli ». Certes, mais qui parmi nous, sans même parler de loger chez soi des immigrants clandestins ou demandeurs d’asile, est favorable à une installation prolongée de migrants dans le gymnase ou la salle des fêtes de sa commune, à un campement humanitaire sur le terrain à côté de sa maison?

Et le sujet prend et prendra de plus en plus d’ampleur avec l’accélération de la mondialisation et son cortège d’inégalités grandissantes, mondialisation qui me paraît extrêmement paradoxale : les pays riches souhaitent pouvoir libérer les barrières entravant la circulation des biens et des personnes, mais veulent se protéger en retour de toute intrusion de pauvres sur leur propre territoire. En bref, on veut bien aller en vacances en Bulgarie à prix cassés, on est bien motivés pour faire fabriquer nos produits à moindre coût au Pakistan pour assurer notre soif de consommation, mais pas question d’accueillir chez nous des personnes de ces pays venus chercher, à tort ou à raison, une situation meilleure que celle offerte par leur pays d’origine. Ou alors si, mais uniquement ceux qui nous sont utiles et dont on a besoin.

Face à cette problématique délicate, la Doctrine Sociale de l’Eglise comme les différents messages pontificaux sont extrêmement clairs sur le traitement à réserver aux immigrants, l’Eglise articulant sa pensée autour de plusieurs principes :

  • la dignité de tout être humain : un immigrant « illégal » ne cesse pas pour autant d’être une personne humaine, et doit en conséquence être respectée et traitée avec la plus grande dignité. Commentant la célèbre phrase du Christ en titre de ce sujet, Mgr Daucourt, dans son homélie aux Semaines sociales 2006, rappele fort justement :
    « Jésus ne dit pas : J’étais un malade catholique et vous êtes venus me voir, j’étais un prisonnier innocent et vous m’avez visité, j’étais en étranger avec des papiers en règle et vous m’avez accueilli». Et Jean Paul II écrit : « L’Eglise se sent le devoir d’être proche, comme le bon Samaritain, du clandestin, du réfugié, icône contemporaine du voyageur dépouillé , roué de coups et abandonné sur la bord de la route de Jéricho » (message pour la journée mondiale des Migrants de 1997).
  • la destination universelle des biens : Vatican II rappele que « Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, de sorte que les biens de la Création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité » (Gaudium et Spes, 69). Et Saint Ambroise disait déjà aux riches au 4ème siècle : « lorsque vous faites l’aumône aux pauvres, vous ne vous dépouillez pas de vos biens mais leur rendez ce qui leur appartient de droit. Car vous vous êtes approprié pour votre seul usage ce qui a été donné pour l’usage de tous. La Terre n’appartient pas aux riches, mais à tout le monde. C’est pourquoi, loin de vous montrer généreux, vous ne faites que rembourser une partie de votre dette« . Et ce principe s’applique également à la question des migrations : « Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que possible l’étranger en quête de sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine » (Catéchisme universel 2241).
  • le bien commun universel :  Un catholique ne peut ni de doit se limiter au seul intérêt national, qui est certes un objectif qu’il est légitime de prendre en compte, mais qui ne peut être le critère ultime de ses choix politiques. Et c’est tout l’objet de l’universalité (la « catholicité » au sens éthymologique du terme) de l’Eglise. En conséquence, celle-ci ne conteste pas aux Etats le droit de limiter les entrées sur leur territoire, mais conteste le fait que les critères d’admission soient fixés en considération du seul intérêt national et non du bien universel. De quoi éclairer le débat sur l’immigration dite « choisie »…

Pratiquement parlant, la question se pose cruellement : faut-il souhaiter que notre pays, comme d’autres en Europe, accueille à l’avenir autant, voire davantage, d’immigrés qu’elle ne le fait actuellement ? La Doctrine Sociale de l’Eglise pourrait sembler aller en ce sens. Or si l’on regarde les conditions de vie déplorables que subissent les clandestins actuellement sur notre territoire, ainsi que les situations difficiles vécues par les populations issues d’une immigration « légale » historique, on peut fortement douter de l’intérêt de la seule ouverture des frontières. Pour qu’ils soient nos prochains, au sens de l’Evangile, il ne suffit pas d’autoriser leur entrée dans nos pays, il faut mettre en œuvre des moyens considérables au service de leur intégration. Deux questions se posent : en sommes-nous capables ? Et est-ce la meilleure façon de mettre nos moyens limités au service de nos frères?

En sommes-nous capables?  Le présent comme le passé incitent à penser que non. Les populations immigrées ou issues de l’immigration connaissent des taux de chômage et de délinquance nettement plus élevés que la moyenne, les préfectures ne parviennent pas à traiter les dossiers de demandes d’asile dans des délais décents, les services sociaux sont débordés. Dans ces conditions, et vues les situations budgétaires tendues que connaît notre pays, il apparaît clair qu’il faut faire un choix entre accueillir encore plus de migrants et travailler à une meilleure intégration de ceux qui sont en déshérence sur notre territoire. 

Est-ce le meilleur usage de nos moyens limités? Autre question : vaut-il mieux dépenser des sommes énormes pour accueillir et intégrer des immigrants avec les résultats plus que médiocres que l’on connaît, ou privilégier l’investissement dans des micro-projets locaux dans les pays d’origine de ces mêmes migrants?

La question doit se poser de façon responsable, même si elle conduit à prôner à court terme une limitation légale de l’immigration dans nos pays : limitation douloureuse certes, car il n’est pas très réjouissant de fermer sa porte à ceux qui rêvent de meilleures conditions de vie, mais impérative si l’on veut pouvoir dégager des ressources pour permettre à ces mêmes populations de vivre dignement dans leurs propres pays et leur propres cultures. Ce qui ne va pas d’ailleurs dans une profonde modification de nos propres rapports politiques & économiques avec les pays en développement. Comme le rappelait Jean-Pail II en 1998 dans son discours au Congrès mondial sur la pastorale des migrants et réfugiés, « Vivre dans sa propre patrie est un droit primaire de l’homme. Mais ce droit ne devient effectif que si l’on tient constamment sous contrôle les facteurs qui poussent à l’émigration. […] Entre autres, les conflits internes, les guerres, le système de gouvernement, la distribution inique des ressources économiques, la politique agricole incohérente, l’industrialisation irrationnelle, la corruption envahissante« .

Il s’agit donc bien de mettre en place une politique globale : accueil digne et intégration des immigrants actuellement dans nos pays, limitation des nouvelles entrées, véritable politique d’aide au développement, remise en question de nos rapports avec les pays pauvres sous un angle réellement éthique, action pour la mise en place et le respect de normes internationales, implication pour la paix, promotion (raisonnable) de la démocratie, garantie de l’accès à la nourriture et à l’eau potable, politique globale qui ne peut être efficace que si elle est partagée par le plus grand nombre de pays développés. C’est d’ailleurs le sens du propos de Benoit XVI dans son encyclique Caritas in Veritate : il existe un bien commun à l’échelle planétaire, et ce bien commun doit être pris en charge par un degré supérieur d’organisation pour que soit « mis en place un ordre social conforme à l’ordre moral et au lien entre les sphères morale et sociale, entre le politique et la sphère économique et civile » (n. 67).

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2 Responses to « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli »

  1. AncillaDomini dit :

    Eh oui. Vouloir accueillir toute la misère du monde, c’est une présomption qui conduit à poser un petit pansement pour soigner une gangrène.

    Fermer les frontières (ou à peu près) et utiliser l’agent dégagé pour aider les pays pauvres à se construire par eux-mêmes, cela semble d’une dureté absolument… et pourtant, c’est très certainement le plus efficace à long terme, et le plus charitable.
    Car nous ne faisons pas qu’accueillir des immigrés clandestins : avec « l’immigration choisie », les pays pauvres sont privés de leurs élites… Quand on sait que l’éducation représente une part énorme du budget national dans certains pays d’Afrique, dans un réel effort pour construire une société moderne, les priver de ceux qui leur ont coûté le plus cher est le summum du l’immoralité !

    Sans parler de la cruauté de l’exil.
    En ouvrant les frontières, on perpétue le mythe d’un el dorado, pour lequel des millions de gens consacrent leur peu de ressources et leur énergie à quitter leur pays, plutôt qu’à tenter de construire quelque chose sur place (les sommes allouées aux passeurs sont souvent considérables).
    Et pour quel resultat ? Avoir autant de difficultés chez nous que chez eux, l’exil en plus.

    Pour moi, la gentille ouverture à la misère du monde relève d’un sentimentalisme à courte vue qui, en ne s’attaquant pas aux fondements du problème, fait passer la compassion facile pour de la charité. Et aggrave le problème, tout en le faisant perdurer.
    Je ne parle même pas du déséquilibre qui menace les « pays d’accueil »…
    Pourtant, ça m’est arrivé de venir en aide à des sans-papiers (une fois qu’ils sont là, hein, on ne va pas les laisser en plan… fallait y penser avant). Mais je persuader que pour aider le Tiers-Monde à se construire, sans couler notre propre pays, ça commence par la fermeture des frontières.
    Je sais, je suis une affreuse fasciste-égoïste-au-coeur-de-pierre… Pierre… Ah, mais ce n’était pas la profession de foi de l’Abbé Pierre à je ne sais plus quelles élections, ça, justement ? 😉

  2. AncillaDomini dit :

    Oups. Désolée pour les fote d’aurtograffe. Je me relirai la prochaine fois. Promis.
    (« dureté absolue », « je suis persuadée »…)

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