Salaud de raciste!

bouh le méchant raciste! crucifie-le!

A la lecture d’un billet revigorant écrit par Élisabeth Lévy sur le site Causeur relatif à la mise en cause d’un préfet accusé d’avoir tenu des propos racistes, j’ai eu envie de revenir sur cette affaire qui a défrayé la chronique durant le mois d’août, et dont je crains que le traitement médiatique ne soit fort différent à l’issue de l’enquête en cours.


Rappel des faits : Paul Girot de Langlade, alors préfet en charge de la coordination des États généraux de l’outre-mer pour la Réunion, a fait l’objet de 3 plaintes pour injures racistes déposées successivement les 4, 11 et 12 août par des agents de sécurité de l’aéroport d’Orly, propos que le préfet aurait tenus le 31 juillet : en transit dans cet aéroport à son retour de la Réunion, il se serait emporté contre un agent de sécurité originaire de la Guadeloupe après avoir été invité à vider ses poches après son passage au portique de sécurité, et se serait écrié « On est où là ? On se croirait en Afrique », puis « De toute façon il n’y a que des noirs ici« . Suite à ces plaintes, le parquet de Créteil a ouvert mi-août une enquête pour « injures publiques à caractère racial » et le préfet a été immédiatement suspendu de sa fonction par le ministère de l’Intérieur Brice Hortefeux.

Il apparaît que ce n’est pas la première fois que ce préfet est mis en cause pour ce type de propos : en 2002, alors préfet du Vaucluse, il avait déclaré lors d’une conférence de presse à propos des gens du voyage « Je n’ai pas de tendresse particulière pour ces gens-là. Ils vivent à nos crochets, de la rapine et de l’escroquerie, tout le monde le sait (…) Ce sont des gens qui roulent dans des voitures de luxe, qui ont des caravanes énormes et qui ne travaillent pas« . Le préfet bénéficiera d’un non-lieu en appel pour vice de procédure, mais devenu préfet d’Indre-et-Loire, il récidive en 2006 dans la Nouvelle République du Centre-Ouest au sujet de ces mêmes gens du voyage : « Il y en a trop sur le département. Chacun sait que quand ils arrivent quelque part, il y a de la délinquance« . De nouveau poursuivi par le MRAP, il sera finalement relaxé, mais néanmoins sanctionné par le conseil des ministres qui le place « hors cadre » en 2007.

Suite à sa suspension par le ministre de l’Intérieur, le préfet se défend d’avoir proféré la moindre injure à caractère raciste, reconnaissant cependant s’être énervé sur un ton « agressif ». Il affirme que ses propos ont été déformés, rappelle que la scène a été filmée par des caméras de surveillance ce qui devrait faciliter l’éclaircissement de l’affaire, et dénonce la « manipulation » dont cette affaire fait l’objet : « Les comportements et les propos qu’on me fait tenir dans les médias depuis deux jours ne sont pas les miens (…) Je m’étonne que des propos qui n’ont jamais été tenus soient véhiculés sans vérification approfondie« .

C’est effectivement ce qu’il y a de plus choquant dans cette affaire. Que le parquet ouvre une enquête suite au dépôt de plusieurs plaintes est tout à fait normal. Que le ministre de l’intérieur suspende le préfet en attendant les résultats de l’enquête semble un peu exagéré mais a priori compréhensible, bien que cette suspension apparaisse clairement comme étant dictée par le battage médiatique sur le sujet et la succession des condamnations unanimement indignées. Et Brice Hortefeux de lancer virilement son petit couplet antiraciste, « Je ne tolérerai jamais que des propos racistes ou discriminants soient tenus dans notre pays, d’autant plus par un représentant de l’Etat, quel qu’il soit », et Libération de titrer « Un préfet raciste hors de la république » ou Le Monde « Le dérapage verbal d’un préfet entache les états généraux de l’outre-mer » (sans juger utile d’insérer un conditionnel dans ces titres), et les médias de rapporter abondamment les propos présumés du préfet alors que celui-ci n’a pas encore eu l’occasion de démentir ou de s’exprimer publiquement.

« Qu’il est doux de s’indigner. Qu’il est bon d’être dans le bon camp » écrit Élisabeth Lévy, se reprochant elle-même d’avoir hurlé avec les loups, bien qu’en privé. Et effectivement, même supposé, le péché capital de racisme, ce crime suprême imprescriptible, ne peut ni ne doit susciter aucune pitié, à défaut d’humanité voire de justice : le raciste n’a pas droit à la présomption d’innocence, il doit accepter sans sourciller que son nom soit traîné dans la boue sans pouvoir réagir (ou alors après coup, le mal ayant déjà été fait, le soupçon faisant office de condamnation dans ce type d’affaire), et il doit même supporter le fait que sa hiérarchie ne fasse rien pour le soutenir en attendant le jugement. La bonne conscience générale se trouve parfaitement apaisée, chacun y allant de sa petite réaction antiraciste (« scandale intolérable« , « propos inqualifiables« , « La République mérite mieux« ) qui ne coûte rien, même si elle repose sur des faits qui n’ont pour le moment absolument pas été démontrés.

« L’accusation de racisme devrait être maniée d’autant plus prudemment qu’elle est infamante et porteuse d’exclusion sociale. C’est l’arme nucléaire. » rappelle Élisabeth Lévy. On pourra rappeler l’évolution récente du traitement médiatique et judiciaire des accusations de pédophilie : il a fallu le scandale d’Outreau, et nombre de vies détruites ou irrémédiablement gâchées, pour qu’on se rende compte de la prudence à tenir dans ce type d’affaire.

A ce jour, aucun rapport officiel ne permet de savoir ce qui s’est effectivement passé, et quels sont les propos qui ont été réellement tenus. Particulièrement étonnant alors que l’affaire remonte maintenant à un mois, que des témoins extérieurs crédibles existent forcément, et que les caméras de surveillance semblent pouvoir aider à préciser les faits. Cela fait donc maintenant un mois qu’un citoyen voit tous les jours bafoué son droit élémentaire à être considéré innocent dans l’attente de son jugement.

Mais tant pis pour lui. Certains commencent à murmurer que les propos rapportés  sont certes maladroits et déplacés, mais peuvent difficilement être taxés de racistes à proprement parler? Mais ma bonne dame, dans quel camp êtes-vous! Personne n’est sûr que les propos aient été vraiment tenus? De toute façon il a une particule donc c’est probablement un noble colonialiste, alors même s’il n’a pas effectivement dit ça, il devait sûrement le penser…

Il est réellement rassurant de vivre sous le règne de la bonne conscience collective, de l’unanimisme instantané et de la « vigilance citoyenne » : ça évite d’avoir à trop réfléchir. Et l’honneur de la République est sauf.

Laloose.

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13 Responses to Salaud de raciste!

  1. DOC dit :

    Belle écriture,blogueur qui peut!J’adhère à l’analyse,et j’ajouterais même qu’il est dangereux d’être dans le mauvais camp …

  2. S1ned dit :

    Super billet 🙂

    J’ajoute que ce préfet va porter plainte contre Brice Hortefeux : « il se sert de moi pour se refaire une virginité ». EN gros la théorie du complot. Mais c’est vrai que cela peut être une hypothèse qui tient, compte tenue de l’attitude du gouvernemtn par rapport à cette affaire!

  3. Mouais… Je ne suis que moyennement convaincu… je ne sais pas si c’est du racisme ou tout simplement du mépris mais en tout cas cet homme ne m’a pas l’air d’être un grand humaniste, ni même une personne ayant simplement un brin d’empathie envers d’autres humains… après, oui, il y a eu non repect de la présomption d’innocence… mais n’est-ce pas le cas tous les jours dans la justice française? je préfère m’indigner sur le pauvre mec qui se retrouve en préventive accusé d’un petit vol, que de m’indigner sur le sort d’un gros préfet…

  4. Laloose dit :

    Merci DOC, bien aimable à vous 🙂

    Sined : yes! je précise qu’il est fort possible que le préfet soit réellement « coupable » et que les propos mentionnés aient effectivement été tenus. Mais cela ne changerait rien à mon opinion, et surtout au scandale lié à la présomption d’innocence.

  5. Laloose dit :

    @lillithlanoire : les deux indignations ne sont pas incompatibles, bien au contraire. le fait que le prévenu soit préfet ne doit absolument pas jouer en sa défaveur, il a droit comme tout citoyen au respect de ses droits. En l’occurence, c’est son statut de personnage public qui a créé la médiatisation qui nuit fortement à sa réputation. Le « pauvre mec qui se retrouve en préventive accusé d’un petit viol » subira un préjudice beaucoup moins grand, car les médias de la France entière ne se pencheront pas sur son cas pour l’accuser de tous les maux sans qu’il aie été jugé. Hors cas exceptionnel.
    merci pour le commentaire!

  6. Castafiore dit :

    C’est vraiment étouffant cette espèce de bonne conscience collective.
    De plus je ne vois pas au nom de quoi Brice Hortefeux peut suspendre un préfet qui est encore innocent de ce qu’on l’accuse. ça fait très: « Vite, vite, calmons l’opinion, cédons à la foule qui demande sa tête »…
    Trop facile.

  7. […] d’un nouveau blog intitulé Blogue qui peut!, et notamment ce billet sur le lynchage du préfet Paul Girod de Langlade, par ceux-là même qui professent la nécessité de respecter la […]

  8. h16 dit :

    Agréable à lire, bons arguments.

  9. Laloose dit :

    merci.
    agréable de voir des commentaires, ça fait plaisir 🙂

  10. HB dit :

    Il aurait mieux valu que M. de Langlade soit homme politique que haut fonctionnaire. Il aurait ainsi pu traiter qui bon lui semble de s***** et simplement s’excuser par la suite : je regrette, c’était pô bien !

    Pour ceux qui ne s’en rappellent pas:

    Pour moi, insulter qqn en raison de ses idées politiques (surtout qu’en l’espèce, il ne s’agit pas d’une « extrémiste ») n’est pas moins ignoble qu’une insulte raciste. Sous le IIIème reich, on assassinait les gens en raison de leur origine ethnique, et un peu plus à l’est, parce qu’ils étaient opposants politiques…

  11. NM dit :

    Je n’ai aucune opinion bien arrêtée sur le sujet (à part qu’il n’est jamais bon d’être porté à la colère)
    Il vient d’être mis à la retraite d’office. En d’autres lieux, d’autres temps… on aura penser à un camp de rééducation.

  12. Laloose dit :

    @NM : Effectivement, lu sur le site du Nouvel Obs.
    Les sanctions continuent alors que l’enquête n’est pas encore bouclée, du moins officiellement.

    @HB : j’ai du mal à saisir la référence au IIIème Reich ou à la dictature soviétique…

  13. HB dit :

    Je faisais juste un parallèle pour essayer de montrer que l’accusation d’insulte raciste (cela reste bien sûr à prouver, présomption d’innocence oblige) pour le préfet et l’insulte d’un homme politique bien connu envers une opposante (avérée celle-ci) sont pour moi au même niveau, même si en France – les faits le prouvent – il est moins grave de haïr qqn en raison de ce qu’il pense qu’en raison de ses origines.

    J’ai fait cette référence car je venais juste de lire le très bon article de Chafouin au sujet de « Katyn », (film qui relate le massacre par les soviétiques de 22 000 membres de l’élite polonaise) et le traitement qui en a été fait dans certains médias français.

    Je voulais simplement souligner ce qui a d’ailleurs été dis dans d’autres commentaires, à savoir qu’il y a deux poids et deux mesures dans ces affaires pourtant semblables.

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